Académie des jeux oubliés

 

 

L'ARBITRE

DES JEUX

 

ACCOMPAGNE

DE PETITS POÈMES HISTORIQUES

 

PAR MÉRY

 

Paris, Gabriel de Gonet, éditeur, 1847

Informations, liens

Les poèmes de Méry
 Le jeu
 Les cartes
 Le domino
 Les échecs   (hommage à La Bourdonnais)
 Le trictrac
 Le billard
 La mourre

 

 


 

LE JEU

I.

Des vieux âges perçant l'obscurité profonde,
Le jeu, fils de l'ennui, naquit avec le monde ;
On ne peut point admettre un doute sur ce fait.
Les deux premiers oisifs, fils de Cham ou Japhet,
Qui se sont rencontrés aux déserts d'Arabie
Quand l'eau du ciel rendait notre terre amphibie,
Inventèrent le jeu, sur un chemin frayé,
Avec des cailloux plats et du sable rayé.

Les Grecs ont découvert, par un trait de génie,
Le jeu de l'oie, éclos vers la molle Ionie,
Où sur un doux gazon les joueurs accoudés
Roulaient nonchalamment l'ivoire de leurs dés.

Les vieux Romains perdaient leurs dernières oboles
Au palet, à la mourre, au jeu des discoboles ;
Et ces vainqueurs des Grecs et des Carthaginois
S'amusaient, comme Ésope, au cliquetis des noix.

Quand Ilium bloqué donnait un intermède
À ses mille combats, l'inventeur Palamède
Ciselait, avec soin, des simulacres d'os,
Et pour charmer l'ennui des grecs à Ténédos,
En attendant le jour d'une nouvelle attaque,
Il jouait aux échecs avec les fils d'Ithaque,
Les soldats de Larisse, ennuyés des assauts,
Et le peuple marin qui gardait les vaisseaux.

Un jour le grand Colbert, que la France révère,
Lança contre les jeux un édit fort sévère :
Le joueur demeura quelque temps interdit ;
Puis, cherchant un moyen pour esquiver l'édit,
Il inventa la mouche, un jeu fort inutile
Aujourd'hui, que la Bourse ouvre son péristyle,
Et que le lansquenet, comme un plat, tient son rang
À la table publique, ouverte au restaurant.

On se rassembla donc autour d'un tapis sombre,
Quinze, quarante, vingt, dix, n'importe le nombre ;
Chaque joueur prenait un peu de miel, fort peu,
Mais toujours suffisant pour ce bizarre jeu.

Il le gardait à vue, au niveau de sa place ;
On eût dit des enfants sur les bancs d'une classe ,
Quand, du haut de sa chaire, un pédant irrité
Commande le silence et l'immobilité.

Il était interdit de desserrer la bouche ;
Mais on pouvait ouvrir les yeux, suivre une mouche
Dans son vol, et chacun de supplier le ciel
D'envoyer cet insecte à son rayon de miel ;

Car, le miel effleuré par une aile attendue,
Les joueurs en sortant comptaient la somme due
A l'heureux possesseur que vint favoriser
Ce vol capricieux ou ce dernier baiser.

Les sbires de Colbert faisaient une descente ;
Mais œuvre aléatoire était toujours absente ;
Et l'on ne trouvait rien qu'une ruche en débris,
Et de graves penseurs regardant le lambris.

 

II.

L'enfant au berceau joue et l'homme continue,
Et lorsque la vieillesse ennuyeuse est venue,
Et que, les pieds cloués au sol de sa maison,
Il n'a qu'un lambris sombre et nu pour horizon,
Le jeu vient adoucir son ennui domestique.

Aux combats des échecs il montre sa tactique,
Sur le trictrac sonore il agite ses poings,
Avec trois ennemis fait le whist en dix points,
Poursuit, dans le piquet, un repic chimérique,
Éternise en vingt tours le Boston d'Amérique ;
Enfin, sur le damier pousse d'un doigt tremblant
Un pion noir, vainqueur d'un adversaire blanc.

Souvent même du jeu la chronique habitude
Parait si respectable en son exactitude,
Que la Mort, oubliant un vieillard, n'ose pas
Le troubler, dans son jeu, par l'heure du trépas.

La Mort agit parfois d'une façon civile
Nous avons tous connu monsieur de Barneville ;
Il a vécu cent ans d'une existence d'or;
Il avait chez Procope écouté Philidor,
Au siècle où ce grand maître, instruisant l'auditoire,
Disait quel heureux mat décide une victoire.

Barneville, vieillard centenaire et joyeux,
Enveloppé des plis d'un paletot soyeux,
En sortant de la Bourse à l'heure de la rente,
Venait à notre club en mil huit cent quarante,
Exact comme une aiguille au cadran de Bréguet ;
Et son cerveau puissant, que rien ne fatiguait,
De quelque mat nouveau poursuivait la merveille ;
Il n'avait pas le temps de mourir, car, la veille
Suspendant la partie au milieu du chemin,
Faisait dire toujours : la partie à demain.

Aussi n'est-il pas mort ; un soir dans sa demeure,
Il rentra bien portant, toujours à la même heure,
S'endormit, fort joyeux, du sommeil des élus,
Et le calme vieillard ne se réveilla plus.

 

III.

Le jeu, hélas, n'est bon qu'à charmer la vieillesse,
Et les regrets amers que le passé nous laisse,
Et même encore il faut que cet amusement
Jamais ne donne au cœur la fièvre d'un tourment ;

Le meilleur jeu toujours est celui qui s'écarte
Des hasards orageux des dés ou de la cartes,
Enrichit l'amour-propre, et n'est pas exigeant
Au point de demander au vaincu son argent.

Heureux celui qui sait jouer avec ce but unique,
Qui sait aimer le jeu d'un amour platonique,
Et vainqueur innocent d'un pari sans écus,
N'a jamais délié la bourse à des vaincus !

Que de tièdes salons, où l'hiver, en famille,
Devant la table ronde, et près du feu qui brille,
Un patriarche, ayant invité son voisin,
Met sur un tapis vert la moitié d'un sixain,
Et pour mieux ménager les futures victimes,
Élève à vingt jetons l'enjeu de cinq centimes !

Voilà les seuls heureux ! ils ont à tout moment
Du jeu persécuteur le suave tourment ;
Ils aiment, aux flambeaux des tranquilles soirées,
Effeuiller l'éventail des cartes adorées,
Et quand le jeu fini s'échappe de leur main,
Rien n'apporte un regret au calme lendemain.

 

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LES CARTES
 

Il était autrefois un roi, plein de vaillance,
Habile à manier ou la dague ou la lance,
À battre les Normands, à prendre un château fort,
Mais qui, dans un palais, s'ennuyait à la mort.

Chaque jour il disait, en parcourant la ville,
Au vicomte, intendant de sa liste civile :
« Mon cher, inventez donc quelque chose ; je crois
Qu'il faut créer un jeu pour amuser les rois

Je n'ai d'amusement que celui de la chasse,
Mais, à travers un bois, lorsqu'à cheval je passe
Courant le cerf, toujours un fantôme paraît
À la place du cerf, au coin de la forêt. »

Le courtisan chercha le soir, dans sa cervelle
Pour inventer un jeu d'une forme nouvelle,
Il en rêva la nuit, et vint le lendemain
Se présenter au roi, les cartes à la main.

Honneur à Charles Six ! Vingt poèmes épiques
Ont célébré ce roi qui nous donna les piques,
Les trèfles, les carreaux, les cœurs, les as, les dix,
Les varlets des héros du siècle d'Amadis,

Les quatre auguste rois, avec leurs quatre reines,
Toutes portant les noms donnés par leurs marraines ;
Tableaux assez mal peints ; mais, après des malheurs,
Bien des peintres, pour eux, ont vendu tous les leurs !

Mosaïque volante, et sous un doigt habile,
Lentement déployée en éventail mobile,
Galerie étalée au tapis délateur,
Elle charme, depuis ce royal créateur,
Par un divin secret, que nul regard ne sonde,
L'inexorable ennui qui désole ce monde !

Sous le toit écrasant d'une obscure prison ;
Sur le vaisseau qu'arrête un tranquille horizon ;
Dans la hutte où l'hiver, pâlissant de colère,
Écroue un voyageur à la zone polaire ;

Aux veilles de bivouac, longues comme les nuits,
Partout enfin où vient le démon des ennuis,
Les cartes à jouer, secourables génies,
Adoucissant les maux, calment les insomnies,
En ôtant de l'horloge où l'aiguille s'endort,
Ces heures que la vie empruntait à la mort.

Les cartes ont encore un magique mystère
Impossible à décrire, et que je ne puis taire,
Car je craindrais de voir surgir en ce moment
A mes regards distraits l'ombre de Lenormand.

Malgré les esprits forts, ces rhéteurs dogmatiques,
Qui glacent le cerveau par les mathématiques,
Calculent tout à froid, et traitent de romans
Les prodiges sortis de l'art des nécromants,
Les cartes, sous la main de matrones habiles,
Ont chez nous remplacé l'oracle des Sibylles :
L'avenir tient souvent ce qu'elles ont prédit.

Quand le magique doigt sur la table arrondit
L'arabesque magique aux regards d'une amante
Que le souci de cœur dans l'alcôve tourmente,
Si la dame de pique ou de carreau, d'aplomb
tombe sur le tapis à côté d'un roi blond,
La Sibylle triomphe ; on ne peut douter d'elle ;
Les cartes ont trahi quelque amour infidèle.
Le cœur était en droit de nourrir un tourment,
Et l'avenir toujours donne tort à l'amant.

Bien plus, quand l'homme seul, fort en peine de vivre,
De sa bibliothèque a lu le dernier livre,
Il prend un jeu complet de cartes ; il les bat,
et comme un nécromant, dans la nuit du sabbat,
Il prononce tout bas des mots cabalistiques,
Et soudain, dominant les hauteurs prophétiques,
Il se prédit la veille, une carte à la main,
Tous les malheurs qu'il doit subir le lendemain.

 

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LE DOMINO
 

Au domaine des jeux, amusements des hommes,
On n'invente plus rien, dans le siècle où nous sommes,
Dans les soirs des hivers, aux ennuis toujours longs,
Lorsque le monde exile un jeu de nos salons,
Elle en rappelle un vieux, de l'ancien répertoire,
Dont les valets de chambre ont gardé la mémoire,
Pour charmer les loisirs, sans cesse renaissants,
Dans les hôtels déserts, loin des maîtres absents.
Leur recueil est fort court ; un seul vers les dénombre
Ces vieux jeux ; l'écarté, le lansquenet et l'hombre,
Et ces trois revenants, idoles des valets,
Remontent de l'office au salon des palais.

Depuis que les couvents, les pieux monastères,
Ont sur le sol français, perdu leurs solitaires,
Après que les enfants des cloîtres démolis
Se furent à nos yeux, dans l'ombre ensevelis,
Ont n'a plus inventé de jeux ; dans les chartreuses
Si pleine autrefois d'existences heureuses ;
Dans la tiède cellule, et dans les cloîtres saints
Que le bon saint François peupla de capucins,
On a créé des jeux qu'un nom latin décore,
Des jeux bien combinés, qui nous charment encore ;

Le domino nous vient de là, ce jeu charmant
Au Seigneur dédié par un moine allemand,
Qui pour faire excuser son absence à matines,
Prononçait en jouant trois syllabes latines.
Ce jeu donne toujours un loisir innocent;
L'habitué du club fait sa partie en cent,
Après dîner, devant le guéridon sonore,
Où fume le moka que le joueur adore.

Le bourgeois ennemi du café libertin,
Cultive aussi ce jeu, paré d'un nom latin,
Le marinier l'agite à bord ; on le vénère
Dans un salon, peuplé d'un couple octogénaire ;
Et plus d'un Philémon adore sa Baucis
Parce qu'elle a gardé l'amour du double-six.

 

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LE TRICTRAC
 

Le trictrac est venu des couvents, et l'histoire
Nous dit que les abbés, sortant du réfectoire,
Allaient dans le parloir se livrer à ce jeu,
Mettant sur le tapis leurs barbes pour enjeu.

C'est de là qu'est venu le dicton, manche à manche.
Ils jouaient tous les jours, excepté le dimanche,
Et comme les ducats, les louis, les sequins
Étaient fort inconnus aux couvents franciscains,

Dédaigneux du métal, et vivant de leur quête,
Le perdant inclinait sa vénérable tête,
Et bravant des témoins le sourire moqueur,
Il accordait un poil de sa barbe au vainqueur.

Ce singulier enjeu, digne des monastères,
Se continue encore aux veilles militaires,
Mais nos jeunes soldats, privés de l'ornement
Que le menton payait à cet amusement,

Taillent, devant la table où fume la chandelle,
Ces chevalets de bois, à la serre cruelle,
Qu'au milieu des conscrits, les vétérans malins
Amassent, en riant, sur les nez aquilins.

  

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LE BILLARD
 

 Le billard est le roi des nobles jeux d'adresse,
Pour lui, l'adolescent a des yeux de tendresse,
Et pour juger des coups, les vieillards assoupis,
S'arrondissent en cercle autour de son tapis.

Vingt révolutions, depuis notre jeune âge,
Ont agité le bloc et le carambolage.
Il fut un heureux temps, âge d'or du billard,
Raillé par le jeune homme, adoré du vieillard,
Où la queue innocente, au sortir de l'armoire,
Vierge de procédé, résonnait sur l'ivoire,
Et dans un vieux filet, de la blouse ornement,
Au milieu des bravos poussait un bloc fumant.

Enfin Maingault parut, et de la queue antique,
Il fit un holocauste au billard romantique ;
Maingault avait dans œil l'équerre et le compas !
Et les vieillard disaient, cela ne prendra pas.

Il vint destituer le bloc ; il nous fit croire
Aux fabuleux effets de son bleu sur l'ivoire ;
Le novateur, poussé par le zèle de l'art,
Arracha les vieux clous qui bordaient le billard ;
Il rétrécit le tour des six blouses trop grandes ;
Sur des pieds d'éléphant assujettit les bandes,
Et livrant le vieux code à mille autodafés,
Il octroya sa charte au peuple des cafés.

 On protesta longtemps. Les amis de l'antique,
Refusant de toucher une queue hérétique
Et de sacrifier à l'autel de Moloch,
Élargirent la blouse, et gardèrent le bloc.

Ces hommes purs allaient dans des clubs solitaires,
De la queue orthodoxe enfouir les mystères ;
Loin des railleurs, et sûrs de n'être pas troublés,
Seulement, par raccroc, ils faisaient les doublés ;
Ils cultivaient le même et la russe aux cinq billes,
Et se pâmaient de joie à la partie aux quilles.

Vains efforts ! La jeunesse, à leur A B C D
Abandonnant les vieux, prenait le procédé
Et de la théorie allant à la pratique,
Pinçait l'ivoire rond sous le bleu magnétique,
Carambolait avec les angles les plus longs,
Et faisait avancer la bille à reculons.

 Hélas ! Comme Colomb qui découvrit un monde ;
Comme celui qui dit que la terre était ronde ;
Comme Fernand Cortès, dont la foudre alluma
Les bûchers aux pays chers à Montézuma,
Maingault ne brilla pas longtemps sur cette arène,
Sur ce nouveau royaume où sa queue était reine.

Son art fut dépassé, son nom fut obscurcit ;
Faut-il, à mes lecteurs, les dénombrer ici,
Ces joueurs merveilleux, Nanteuil, Romain, Eugène ?
Dans le jour, comme aux feux de la lampe hydrogène,
Tout Paris les a vus, élevant le billard
Et le carambolage à la hauteur d'un art.

Des classiques joueurs sonna l'heure fatale.
Alors, on exila loin de la capitale
Le gothique arsenal de l'ancien jeu bourgeois,
On mit les vieux tapis aux encans villageois ;
Les maisons de campagne où le rentier s'ennuie,
Enfermé dans un bois, assaisonné de pluie,
Ouvrirent leurs salons aux billards émigrés,
Tous recouverts de draps que l'huile avait tigrés.

Aujourd'hui même encor, quand le hasard vous mène,
Le dimanche, au salon d'un champêtre domaine,
On contemple, saisi d'un long accès joyeux,
Ces antiques billards, aimés de nos aïeux.

Ces trois billes d'ivoire, en ovale, arrondies,
Et ces bons campagnards, vivantes parodies,
Qui poussent gravement la queue et les talons
Sur des tapis coupés de lacs et de vallons.

 

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LA MOURRE
 

Ce jeu que n'enregistre aucune académie
Frappe, au premier abord, par son économie ;
Il est renouvelé des Grecs ou des Romains,
Et, pour bien le jouer, il ne faut que deux mains.

À l'âge d'or, ce jeu populaire se lie ;
Il règne dans les ports de la belle Italie,
Où les joueurs, montrant quatre mains à la fois,
Accusent, à grands cris, le nombre de leurs doigts.

Les mousses qui s'en vont puiser l'eau des fontaines,
Les matelots, perchés aux pointes des antennes,
Les pilotes oisifs, les graves Levantins
Servent de galerie à ces jeux enfantins.

Le voyageur, qui voit la foule amoncelée,
Et deux gladiateurs courbés dans la mêlée,
Accourt pour recueillir, le crayon à la main,
Un fait que le hasard jette sur son chemin,
Et trouve ces joueurs, qui, le regard en flamme,
Au bout de leurs dix doigts mettent toute leur âme,
Poussent des cris aigus, se posent en compas,
Se menacent du poing, et ne se touchent pas.

 

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Informations :

 

Cette page sera complétée par des citations de Joseph Méry relevées dans les différentes règles de jeux de L'Arbitre des jeux.

 

Page mise en ligne le 21 juillet 2008 : Poèmes de Méry sur les jeux.

 

Mise à jour des liens : 18 juin 2009

 

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