Académie des jeux oubliés     

La Bouillotte

 

Références, informations

 

La Bouillotte est un jeu de cartes de hasard et d'intimidation datant des années 1770, c.-à-d. de la fin du règne de Louis XV ou du début de celui de Louis XVI et ce contrairement à une idée très répandue de son invention durant le Directoire.

La Bouillotte n'était pas un jeu nouveau, mais une adaptation du Brelan qui permettait d'y faire participer de nombreuses personnes. Là où une partie de Brelan était limitée dans le temps, la Bouillotte ne s'arrêtait que faute de participants. En effet, bien que seulement cinq joueurs étaient actifs, assis à la table, d'autres attendaient leur tour pour remplacer un des cinq dès qu'il était décavé. Le joueur décavé pouvait revenir au jeu à son tour. Cette caractéristique de la Bouillotte la faisait parfois appeler Brelan perpétuel.

Les caves n'étaient pas très importantes en nombre de jetons, et les joueurs pouvaient être rapidement décavés. Cette rapidité du jeu associée au mouvement des joueurs qui quittaient la table, et à celui de ceux qui prenaient leurs places, a donné son nom au jeu. Cependant, Bouillotte n'était pas le nom initial du jeu mais un qualificatif de ce type de Brelan : on parlait de « Brelan bouillotte ». Par bouillotte, il faut ici entendre bouilloire et non la bouteille d'eau chaude servant à réchauffer un lit. Le jeu s'étant répandu rapidement dans les salons, les habitudes ont fait que seul son qualificatif a subsisté : on jouait à la Bouillotte.

La Bouillotte a été jouée de manière assidue jusque vers le milieu du XIXe siècle. Pour équiper les salons, les ébénistes ont fabriqué des tables de Bouillotte qui n'étaient pas obligatoirement couvertes de marbre, mais pouvaient être de divers bois comme l'acajou. La table de Bouillotte était ronde, d'une dimension dépendant du nombre de joueurs qui pouvait aller de deux jusqu'à cinq, et couverte d'un drap vert. Lorsqu'elle était couverte d'une plaque de marbre, elle était cerclée d'une galerie en cuivre dans laquelle venait s'encastrer le bouchon, couvert de cuir d'un côté et d'un tapis vert de l'autre, donnant à la table trois fonctions : guéridon, table à écrire et à jouer.

Pour éclairer la table durant les soirées de jeu, on y plaçait d'abord des flambeaux dits « de Bouillotte », puis des lampes nommées de même. Certaines lampes de Bouillotte pouvaient avoir un socle en bois muni d'une rainure pour recevoir les cartes des joueurs à la fin d'un coup, mais le plus souvent les cartes étaient posées découvertes à même la table devant les joueurs. Le flambeau, ou la lampe de Bouillotte, était le plus souvent muni d'une base en forme de cuvette destinée à recevoir, à chaque coup, une petite partie des jetons qui étaient généralement destinés au personnel de la maison en fin de partie.

 

Les règles du jeu de la Bouillotte

 

Le jeu de la Bouillotte suit en majeure partie les règles du Brelan ; on s'y référera pour comprendre la suite.

La Bouillotte a d'abord été jouée à cinq joueurs avant d'être préférée à quatre, mais elle pouvait être pratiquée aussi par trois et même deux joueurs. Dans ce dernier cas, certains joueurs l'appelaient le Brûlot. Dans tous les cas, la présence de joueurs en attente était nécessaire pour remplacer les joueurs décavés. En leur absence le jeu ne pouvait être appelé que Brelan.

Jouée à cinq elle nécessitait un jeu de 28 cartes, et à quatre un de 24. Certaines règles tardives préconisaient un jeu de 20 cartes, ne conservant que l'as, les figures, et le dix de chaque couleur.

Chacun mettra un jeton à la passe et, pour la carre, on pourra jouer soit à la carre forcée, soit à la carre libre. Bien que toutes les possibilités de la carre soient envisageables, il semble raisonnable de n'autoriser que la carre, la surcarre et, à la rigueur, la contrecarre – seuls les deux premiers joueurs étant ainsi concernés. Pour ce qui est de la carre forcée, seule la carre est obligatoire, la contrecarre et éventuellement la surcarre restant facultatives.

Le montant de la cave sera le même pour tous les joueurs, chacun prenant au début de la partie 5 fiches et 5 jetons – à la Bouillotte, une fiche vaut cinq jetons.

Il n'est pas possible de se recaver, et le joueur décavé doit quitter la table pour être remplacé par un autre en attente qui aura pris préalablement une cave identique à celle de départ. Cependant si le joueur rentrant est un joueur ayant été antérieurement décavé, il peut se recaver d'un montant allant jusqu'à la somme des caves des joueurs en jeu. Il en est de même pour le joueur décavé qui n'a pas de remplaçant..

À la fin d'un coup, un joueur peut quitter librement la table avec ses gains, ce qui était appelé « faire Charlemagne ». Le joueur ayant ainsi quitté la table est remplacé par un joueur en attente. Celui qui a fait Charlemagne, peut revenir au jeu dans l'ordre de la file d'attente en se cavant du montant de base.

Les paiements supplémentaires entre les joueurs, liés à la possession de brelans, sont affaire de convention entre les joueurs au début de la partie. Communément, un brelan simple était payé deux jetons, et un brelan carré, quatre jetons. Les brelans sont payés par tous les joueurs, tenants ou non, à ceux qui en ont même s'ils ne gagnent pas.

             Tours de parole : particularité de la Bouillotte

Au Brelan, les tours de parole se terminent lorsque personne n'a renvié sur celui qui a ouvert, ou sur celui qui a renvié en dernier. À la Bouillotte, un aménagement à cette règle a été apporté qui consiste à faire alors un tour supplémentaire de parole, en commençant par le joueur tenant situé le plus près à droite de l'ouvreur ou du dernier renvieur. Durant ce tour, les joueurs soit confirment qu'ils tiennent sans plus – ils disent « sans plus ! » –, soit renvient.

Dans le cas où tous tiennent sans plus, l'ouvreur ou le renvieur, n'a pas à se prononcer, ne pouvant renvier sur lui-même, et les tours de paroles sont terminés.

Le joueur qui renvie relance automatiquement les tours de parole et, lorsqu'il n'y a plus de renvi, on fait un nouveau tour pour savoir si tous tiennent sans plus.

Il faut noter que lorsqu'après un tour de parole, il ne reste que deux joueurs en concurrence, l'un ayant tenu la mise de l'autre, le tour supplémentaire n'est pas effectué.

             La carre : rappel

Lorsque le premier en cartes, situé à la droite du donneur, a usé de son droit de se carrer en mettant au jeu, avant d'avoir vu ses cartes, le même nombre de jetons qu'il y en a à la passe, il ne parlera lors du premier tour qu'en dernier.

Ceci est vrai bien que le jeu soit ouvert par le montant de la carre. Si des joueurs tiennent la carre sans qu'il y ait de renvi, le premier peut renvier sur la carre qu'il a lui-même avancé sur la table.

C'est la différence entre ouvrir simplement et ouvrir en se carrant. Quand le premier ne se pas carre pas – on rappelle qu'il est le seul à pouvoir le faire –, il regarde ses cartes et peut ouvrir ou passer la parole à son voisin de droite. Supposons que le premier ouvre avec le minimum requis qui est le montant de la passe – comme pour la carre –, s'il y a un ou plusieurs tenants sans renvi, il n'est pas autorisé à renvier alors qu'il aurait pu le faire s'il s'était carré.

En cas de contrecarre, ce qui vient d'être exprimé s'applique au deuxième en cartes. Il est le dernier à parler, le premier étant le troisième en cartes. En cas de contrecarre, on revient dans la situation de la simple carre pour le moment de parler.

             Le point : difficultés en cas d'engagements inégaux

On a vu dans les règles du Brelan que l'on gagne bien plus souvent par le point que par un brelan.

Pour connaître la valeur de son point, lorsque tous les joueurs ont abattu leurs cartes, après les tours de parole, chacun des tenants tire à lui toutes les cartes de la couleur dont il a la plus haute de celles exposées par les tenants. Celui qui a tiré toutes les cartes de la couleur de la retourne, tire aussi cette dernière, même si elle est plus haute que les siennes.

Cette méthode est ainsi exposée dans la plupart des règles des XVIIIe et XIXe siècles. Il est cependant une situation de jeu où elle n'est pas adaptée, laquelle se présente lorsque le joueur ayant le plus fort point se trouve avoir joué son va-tout avec moins de jetons que les autres tenants. Une fois que ce joueur a été payé par les autres, il restent des jetons non distribués dont il reste à déterminer le gagnant – au Poker, aujourd'hui, on appelle cela le deuxième pot.

Peu de règles anciennes décrive clairement la procédure. Elles évitent même de le faire, en ne faisant que l'évoquer ou en n'en donnant qu'un exemple très particulier où le point n'est pas en jeu, les tenants étant chacun pourvus d'un brelan. Dans ce cas, cité dans le Dictionnaire des jeux de Jacques Lacombe, il n'y a aucune difficulté à déterminer les gagnants du premier puis du du deuxième pot qui sont bien évidemment le possesseur du plus fort brelan puis le suivant. Cela ne pose pas de difficulté parce que les brelans ne nécessitent pas les cartes des autres joueurs pour être formés, ce qui n'est pas le cas pour la constitution du point.

Alors quelle procédure adopter pour résoudre ce problème ?

Tout dépend du point de vue concernant le gagnant du premier pot :

– soit on considère qu'une fois servi, il reste en jeu pour la constitution du point
– soit on considère qu'une fois servi, il n'est plus considéré comme un tenant pour la constitution du point.

Dans le premier cas, la méthode classique consistant à la fin des tours de paroles à tirer les cartes du jeu des autres est valide et peut être conservée. Le plus fort point remporte le premier pot, le suivant (non recalculé) le deuxième pot, et s'il y a un troisième pot, le suivant encore.

Dans le deuxième cas, apparemment plus logique, on fait obligatoirement le calcul des points sans déplacer les cartes d'un joueur à l'autre. Une fois que le premier pot a été réglé celui qui l'a emporté quitte son statut de tenant pour celui de joueur hors compétition, comme s'il avait passé après l'ouverture ou un renvi.

Dans ce deuxième cas, deux nouveaux points de vue s'affrontent :

– soit on considère que dans un coup de Bouillotte, il n'y a toujours qu'une seule couleur gagnante
– soit on considère que plusieurs couleurs peuvent faire gagner (une pour le premier pot, une autre pour le deuxième,...)

Dans le premier cas, bien décrit dans l'Académie des jeux de F. Dumesnil, édité en 1865, la couleur gagnante est celle du point du gagnant du premier pot. Pour déterminer le gagnant du deuxième pot, il suffit de regarder qui des autres tenants possède la carte de la couleur gagnante la plus haute d'entre-eux – par exemple, si carreau était gagnant au premier pot, carreau serait aussi gagnant au deuxième. On constatera que cette manière de faire peut aller à l'encontre de la primauté : supposons que, suivant la proximité au donneur par sa droite, le premier des tenants ait 39 à cœur, le deuxième 39 à pique mais aucun cœur, le troisième et dernier un point plus faible à trèfle mais avec une basse carte à cœur. Le premier qui a joué son va-tout a misé moins que chacun des deux autres, il gagne le premier pot en se faisant payer sa mise par les autres joueurs. Le premier a gagné parce qu'il avait la primauté sur le deuxième. Cœur est la couleur gagnante pour ce coup. Le premier étant payé, on regarde qui des deux autres tenants remporte le deuxième pot : pour cela les cartes du premier leur sont maintenant disponibles, et le troisième avec sa basse carte à cœur compte pour point 39 à cœur. Le troisième gagne le deuxième pot, parce que son point est de l'unique couleur gagnante qui est cœur. Pourtant, le deuxième a aussi 39 points à pique et il semblerait pouvoir le faire valoir en application de la règle de la primauté – cette règle l'avait fait perdre au premier pot –, mais le fait que l'on ait décrété qu'une seule couleur pouvait faire gagner sur un coup lui enlève le droit à la primauté.

Cette procédure a l'avantage d'être simple et probablement de faciliter le raisonnement des joueurs pour prendre leur décision lors des tours de parole. Cependant, un cas de figure n'a pas été abordé par l'auteur de la règle : si aucun des tenants pour le deuxième pot ne possède de la couleur gagnante, qui l'emporte ? En appliquant la règle dans toute sa rigueur, je dirais que les deux tenants au deuxième pot ne comptent aucun point, et étant ainsi à égalité qu'il faut appliquer la règle de la primauté les concernant.

Le deuxième cas, où l'on reconsidère la couleur du point pour le deuxième pot, vient d'une part rétablir totalement la règle de la primauté – dans l'exemple précédent, le deuxième aurait gagné le second pot avec son point à pique primant sur celui à cœur du troisième ; il en résulte que le deuxième perd le premier pot par la primauté et gagne le second aussi par la primauté –, et d'autre part, désormais le fait de ne détenir aucune carte de la couleur gagnante au premier pot n'impose plus la règle de la primauté, chacun des tenants faisant valoir son point qui peut être d'une autre couleur que celle du premier pot.

Il est aisé de comprendre qu'une convention entre tous les joueurs devait être impérative avant le début d'une partie de Bouillotte, sous peine de créer des conflits d'autant plus graves que des sommes d'argent étaient en jeu. Pourtant, à l'exception de celle tardive, 1865, contenue dans l'Académie des jeux de Dumesnil, les différentes règles sont restées soit muettes, soit peu précises sur le sujet des multiples pots.

Le Palamède, revue échiquéenne, nous confirme, dans son numéro du 15 septembre 1842, la difficulté de la situation liée au point quand il y a plusieurs pots, et ses conséquences sur les relations entre les joueurs de Bouillotte. Mais le cas exposé dans l'article prend le sujet sous un autre angle : que se passe-t-il lorsque celui qui a fait son va-tout avec moins de jetons que les autres tenants ne gagne pas ? Y a-t-il un deuxième pot quand celui qui a engagé la plus faible mise a payé le gagnant ? L'auteur de l'article du Palamède pense qu'une couleur ne saurait perdre alors qu'elle a déjà gagné, et de ce fait il est pour appliquer la première procédure qui établit une, et une seule, couleur gagnante. L'auteur demande alors l'arbitrage des joueurs de Bouillotte, mais il ne semble pas qu'il ait eu de réponse, aucun article du Palamède n'ayant fait suite à celui du 15 septembre 1842. Par contre, la règle de la Bouillotte incluse en 1865 dans l'Académie des jeux de F. Dumesnil peut être considérée comme une réponse tardive allant dans le sens de l'auteur de l'article du Palamède : oui, il ne peut exister qu'une couleur gagnante. Par conséquent, si celui des tenants qui a engagé le plus d'argent détient la couleur gagnante, il emporte tous les enjeux puisque si l'on voulait considérer qu'il y a plusieurs pots, il les gagnerait tous.

Un cas n'a pas été envisagé : que se passe-t-il si celui qui a mis moins que les autres au jeu gagne par un brelan et que les autres n'en ont pas  ?

Mon point de vue est le suivant : comme ce gagnant a un brelan, son point n'est pas pris en compte. Une fois payé par tous les joueurs du montant de son enjeu, ses cartes deviennent disponibles pour les autres tenants qui calculent leur point. La procédure est alors la même que précédemment.

             La passe : refaits

Après la donne, si tous les joueurs passent, il y a refait. Les joueurs remettent un jeton à la passe, et le même joueur donne à nouveau. La passe est maintenant double – s'il y a cinq joueurs, la passe de départ est de cinq jetons, et après le refait elle est de dix jetons.

Si tous les joueurs passent encore, il y a un deuxième refait et tous remettent un jeton à la passe qui devient triple. Le même joueur donne à nouveau.

Le montant de la passe est ainsi multiplié par le nombre de refaits consécutifs. Tant qu'il y a des refaits, le donneur reste le même.

Pour se carrer, le premier doit mettre au jeu le même nombre de jetons qu'il y en a à la passe. Celui qui ouvre le jeu doit en faire de même au minimum.

Lorsque le premier s'est carré, il ne peut y avoir de refait. Le carré emporte la passe si tous les autres passent.

             Le flambeau : jetons qui y sont déposés

Destiné d'abord à éclairer la table de jeu, le flambeau de Bouillotte, puis la lampe de Bouillotte, est l'endroit où les joueurs déposaient quelques jetons lors d'événements particuliers de la partie à l'intention des domestiques de la maison.

Les jetons étaient d'abord déposé sur le plateau de bois supportant le flambeau. Avec la création de la lampe de Bouillotte, les jetons étaient déposés dans la cuvette ménagée dans à la base de la lampe.

Le dépôt de jetons au flambeau est en liaison avec la carre, les brelans, et les refaits :

– le joueur qui se carre met un jeton au flambeau
– le joueur qui détient un brelan gagnant ou non, met deux jetons au flambeau
– le joueur qui détient un brelan carré met deux jetons au flambeau
– au premier refait, on met un jeton de la passe au flambeau
– au deuxième refait consécutif, on ne met aucun jeton de la passe au flambeau
– au troisième refait consécutif, on met deux jetons de la passe au flambeau.

 


            





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Informations

             Références

F. Dumesnil, Académie des jeux, Bernardin-Béchet, Paris, 1865
Jacques Lacombe, Dictionnaire des jeux, Panckoucke, Paris, 1792
Le Palamède, Revue mensuelle des échecs et autres jeux, Bureau de la revue, Paris, 15 septembre 1842
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             Information sur la page

Page mise en ligne le 22 décembre 2011
Mise à jour le 22 février 2012







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