Académie des jeux oubliés

 

 

E  L  O  G  E

D E

L' A S N E ,

PAR  UN  DOCTEUR

DE MONTMARTRE.

 

A Londres [fausse adresse], et se trouve à Paris, chez Delaguette, Libraire, au bas du Pont Saint Michel, 1769.

[Œuvre attribuée à Dom Joseph Cajot, édition originale]

 

Informations, références

TABLE DES CHAPITRES
 I. Exorde XII. Origine du cheval
 II. Qu'est-ce qu'un Asne ? XIII. Belles qualités du cheval
 III. Noblesse de l'Asne XIV. Réponse aux Objections
 IV. Education de l'Asne XV. Calomniateurs confondus
 V. L'extérieur de l'Asne XVI. Le coup de patte
 VI. La Philosophie de l'Asne XVII. Les trois Points
 VII. Le Paradoxe XVIII. Propriétés de l'Asne
 VIII. L'heureuse découverte XIX. L'Asne est infaillible
 IX. Disgression sur une bagatelle XX. Honneurs rendus à l'Asne
 X. L'Asne & ses petits XXI. Le Trône
 XI. Travaux de l'Asne XXII. Peroraison

 

 


 

CHAPITRE PREMIER 

Exorde

 

  Ô MONTMARTRE ! ô ma Patrie ! (1) jusqu'à quand seras-tu l'objet du mépris & de la risée des Babyloniens ? Jusqu'à quand ces frivoles Habitans de la Capitale du plus bel Empire du Monde, seront-ils les vils esclaves d'une injuste prévention qui te déshonore ? Quoi ma Patrie ! parce que tu nouris dans ton sein une foule d'utiles habitans, on te raille, on te méprise ! Non, non, je ne souffrirai point qu'on te fasse impunément cette injure. Ta cause est la mienne; je suis ton fils; c'est aux enfants à défendre leur mère.

 

  Tremblez Babiloniens, tremblez; l'auguste vérité va paroître, vous serez confondus : & vous paisibles baudets, réjouissez-vous; j'entreprends aujourd'hui votre éloge : je veux prouver aux trop fiers Habitans de Babylone, qu'il n'y a point dans l'univers d'animal qui vous soit comparable; qu'eux-mêmes sont au-dessous de vous : vous seuls vous réunissez toutes les vertus répandues dans tous les êtres qui existent, & vous n'avez aucuns de leurs défauts : vous ètes les chefs-d'œuvres de la nature, les rois du monde. Réjouissez-vous donc, ô baudets, mes concitoyens, mes amis, réjouissez-vous : les préjugés vont s'anéantir, vous serez adorés.

 

  Vous qui foulant aux pieds les extravagantes opinions des hommes, avez déjà plaidé la cause que je vais soutenir, docte Heinsius (2) , sçavant Passerat (2) , daignez me servir de guides. Prêtez-moi, au moment, cette clarté, cette précision, ce colori qui vous sont si naturels : faites que sans être plus profond, je sois aussi agréable que vous : ou plutôt, souffrez que saisissant dans vos Ecrits, ce qu'il y a de meilleur, je l'employe à composer, à embellir cet Eloge. Je suis une abeille, soyez mes fleurs.

 

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CHAPITRE II 

Qu'est-ce qu'un Asne ?

 

  COMME la plûpart des disputes qui divisent les Sçavans, ne viennent souvent que de ce que les mêmes mots ont différentes significations, je vais, pour éviter les schismes, commencer par expliquer ce que j'entends par un âne : cette méthode n'est peut-être pas admise dans l'Université de Babylone; mais nos Docteurs de Montmartre l'ont approuvée, je la respecterai toujours.

 

  Les Naturalistes distinguent deux sortes d'ânes : les sauvages & les privés : ils sont tous grands, beaux, faits au tour, & surtout forts légers. Il y en a beaucoup dans les déserts de la Lybie & de Numidie : ils sont gris et courent si vite qu'il n'y a que les chevaux barbes qui puissent les atteindre à la course; lorsqu'ils voyent un homme, ils jettent un cri, font une ruade, & ne fuyent que lorsqu'on les approche. Ce sont les plus jolis ânes du monde; ils sont sauvages, c'est leur seul défaut.

 

  Les ânes privés se subdivisent en deux espèces; les ânes de Montmartre & les ânes de Babylone. Les premiers sont couverts de poil depuis la tête jusqu'aux pieds, portent les oreilles longues, marchent à quatre pattes, ont la phisionomie un peu allongée, & la queue au bas du dos. Les autres ont les oreilles courtes, la tête ovale, le corps droit, ne marchent que sur deux pieds, & communément n'ont pas de queue.

 

  On assure que cette dernière se multiplie tous les jours. J'ai même entendu dire que depuis le commencement du dix-huitième siècle elle étoit augmentée des deux tiers. Les voyageurs rapportent qu'ils en ont vu qui avoient de longs cheveux, une robe à grande manche & une petite piramide sur la tête. D'autres ne marchent qu'à l'aide d'un bâton doré & recourbé par le bout. Il y en a qui ne parlent que de fièvres, de saignées, de purgations : ils donnent de grandes espérances aux vivans & vivent au dépens des morts. Ceux-ci ont une peau de bête sur le bras; ceux-là un capuchon au milieu du dos.... il en est de blonds, de bruns, de châtains, de tous âges, de toutes couleurs; on en trouve à la Cour, dans les Collèges, dans les Assemblées; ils foisonnent par-tout. J'en ai examiné un grand nombre, & j'ai remarqué qu'ils ressemblent assez à un certain animal qu'on appelle homme : je crois même que ce n'est qu'improprement qu'on les nomme des ânes : ce sont les plus forts animaux du monde.

 

  Un excellent Naturaliste a fait un très beau Traité sur cette espèce d'âne. Il soutient que se sont des ânes dégénérés, abâtardis. Selon lui, l'être le plus parfait, la créature la plus accomplie est l'âne. Il prétend qu'au commencement du Monde, tous les animaux ont été créés dans cet état de perfection; mais s'étant écarté de la loi naturelle, pour suivre leurs caprices, ils ont insensiblement dégénéré & dégenerent encore tous les jours de leur ancienne splendeur. En voulant corriger & rectifier la nature, soit dans le moral, soit dans le physique, ils sont devenus des monstres.

 

  Quoi qu'il en soit de ce fameux systême, je déclare formellement que ce n'est point de cette race bâtarde dont j'entreprends l'éloge. C'est vous seuls, illustres baudets, premiers nés de la nature, que je veux célébrer. Tous les autres me sont indifférents. Puissent mes éloges les engager à vous imiter ! C'est tout ce que j'exige d'eux.

 

  Envain cette race bâtarde s'arroge le droit de vous avilir, de vous mépriser : le parallèle que je vais faire de vos vertus & de ses défauts, va la confondre.

 

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CHAPITRE III 

 

Noblesse de l'Asne.

 

  C'EST une question très importante, & qui a donné de la tablature à beaucoup de Sçavans; que de savoir si dans le jardin d'Eden, l'âne a été créé avant le cheval, ou s'ils ont été faits ensemble. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'un & l'autre ont été créés avant l'homme : ainsi ce dernier venu doit leur céder le pas, ils sont ses aînés.

 

  Quant à la noblesse de l'âne, M. Buffon assure qu'elle est aussi bonne, aussi ancienne que celle du cheval; tout le monde convient que le cheval est le plus noble des animaux : l'âne doit donc encore l'emporter sur les plus nobles mortels.

 

  La noblesse de l'âne est d'autant plus recommandable, qu'elle est très-pure : on ne connoit point chez eux le secret de greffer sur le sauvageon, un citronier de Portugal, ou l'amandier de Milan. Ils sont véritablement nobles de souche & d'origine. Outre cela, les ânes de Montmartre ont toujours detesté la finance; ils n'ont ni or ni argent, & par conséquent leur noblesse n'est point le fruit de ce vil métal. On peut s'allier avec eux sans craindre les mésalliances : les ânons qui en proviendront, seront aussi nobles, aussi ânes que leurs parens.

 

  On dit que les ânes de Babylone sont fort curieux de leur généalogie, qu'ils la conservent avec une espèce de vénération dans leurs archives : c'est aussi la coutume des Arabes. Il n'en ait pas un seul qui n'ait chez lui, la généalogie de ses chevaux. Ce Peuple est même plus scrupuleux sur ce chapitre, que les Babyloniens : non-seulement ils dressent un acte lorsque le petit poulain vient au monde, ils en dressent encore un autre lorsque la jument s'accouple avec le cheval : c'est le moyen d'éviter tous les abus.

 

  Comme les ânes d'Arabie sont fort beaux, M. Buffon présume que les Arabes ont aussi la précaution de garder la généalogie de ces animaux : n'ayant pas été sur les Lieux pour vérifier le fait, j'avouerai ingenûment que j'ignore s'il est vrai. Tout ce que je puis assurer, c'est que cet usage n'est point admis à Montmartre : on ne connoît les anciennes familles qui y demeurent, que par tradition. Ce que je puis encore certifier sans crainte d'être démenti, c'est que plusieurs de ces familles s'y étoient établies longtemps avant que Babylone fût habitée.   J'ai même entendu dire à des gens dignes de foi, qu'on y voit encore des descendans de cette célèbre ânesse qui parla autrefois au Prophête Balaam : c'est sans contredit la plus respectable famille du monde.

 

  Un autre avantage qui se trouve réuni avec la noblesse des ânes, c'est qu'elle ne les rend ni plus fiers, ni plus insolens : ils croient que le plaisir est fait pour tout le monde, & que le travail ne deshonnore personne. Ils ont pour maxime que la noblesse n'est rien sans le mérite personnel; qu'un âne, queque noble qui soit, doit être doux, laborieux, compatissant. Ils ne prétendent point avoir le droit exclusif de tout sçavoir, sans rien apprendre; ils détestent le jeu, la débauche, ne contractent point de dettes, ne mangent point le bien d'autrui, & n'ont jamais fait de bassesses. Toujours tranquilles, toujours bienfaisans, ils sont à double titre, & les plus anciens, & les plus nobles animaux de l'Univers.

 

  Cette noblesse des ânes est si authentique, si averée, que nous lisons dans le douzième recueil des Lettres édifiantes, qu'il y a à Maduré, une Tribu considérable d'Indiens qui leur portent le plus grand respect : (c'est la Tribu ou Caste des Cavaravadouques.) Ceux de cette Caste, traitent les ânes comme leurs freres, prennent leur défense, poursuivent en justice, & font ordinairement condamner à l'amende, quiconque les charge trop, ou les bat & les outrage sans raison & par emportement. Dans un temps de pluye ils donneront le couvert à un âne, & le refuseront à son conducteur, s'il n'est d'une certaine condition.

 

  Ces distinctions, ce respect, ces égards, viennent de l'idée sublime qu'ils se sont formés de la noblesse de l'âne; c'est parmi eux un article de Religion essentiel, de croire que les ames de toute la noblesse, passent dans le corps des ânes : pénétés & convaincus de ce dogme sacré, les ânes sont pour eux des objets de vénération, des Anges, des Dieux.

 

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CHAPITRE IV 

Education de l'Asne.

  

  TOUS les hommes naissent méchants. Il y a longtemps qu'on l'a dit; & malgré Rousseau de Geneve, on le dira encore plus d'une fois : cette méchanceté de l'homme lui est naturelle avec le reste des animaux. Une pente invincible les attire vers le mal; ils ne semblent nés que pour se détruire mutuellement : les lions, les tigres, les ours, les loups, le cheval lui-même, cet animal qu'on vante tant, & dont je parlerai bientôt, naissent avec de mauvaises inclinations. L'âne, au contraire, a reçu de la nature la bonté en partage. Tous les ânes naissent bons.

 

  L'éducation qu'on donne aux autres animaux ne les rend pas souvent meilleurs. Neron en est un exemple frappant. Seneque & Burrhus avoient tâché de lui inspirer toutes les vertus qui contribuent à former un honnête homme & un grand Prince : il devint le plus scélérat des mortels. L'âne ne reçoit aucune éducation, il n'en devient pas plus méchant. Convaincu intérieurement qu'il est nécessaire que chaque individu soit bon, pour que tous soient heureux, il ploye sous le joug de la nécessité, & paroit indiquer par sa résignation, le chemin qu'il faut prendre pour arriver au bonheur suprême.

 

  Si l'on néglige de former le cœur de l'âne, on n'apporte pas plus de soins pour lui former l'esprit & le corps. C'est, dit-on, un lourdaud, un imbécille; il ne peut rien faire, on ne sçauroit rien lui apprendre. On a tort : c'est un diamant qui est encore dans la forme qu'il a reçue de la nature : s'il n'est pas brillant ce n'est pas sa faute; il est ce qu'il doit être.

 

  Le fils d'un Financier fait des armes, touche du clavessin, danse avec légereté, chante avec grace : son pere est un gros individu, un jaret roide, a la machoire lourde, il sçait à peine signer son nom. D'où vient cette différence ? Est-ce de la Nature ? Non : de l'éducation c'est l'ouvrage.

 

  Un cheval leve la tête avec noblesse; il caracole, il voltige, tous ses pas sont mesurés : est-ce donc étonnant ? Dès sa plus tendre enfance, on le soigne, on le dresse, on l'instruit, tandis que l'âne abandonné à la grossiereté du dernier des valets, ou à la malice des enfans, bien loin d'acquérir, ne peut que perdre par son éducation. S'il n'avoit pas, dit M. Buffon, un grand fond de bonnes qualités, il les perdroit par la maniere dont on le traite : il est le jouet, le plastron, le bardeau des rustres qui le conduisent le bâton à la main, qui le frappent, qui le surchargent, l'excèdent sans précaution, sans ménagement. Quand ce seroit le plus dangereux, ou le plus inutile des animaux, on ne l'éleveroit pas plus durement.

 

  Il est évident que sous de pareils maîtres, & avec de semblables principes, il n'est pas possible que l'âne ait les mêmes qualités qu'on admire dans le cheval ; ce n'est pas qu'il soit susceptible de talens agréables : il suffit de le voir lorsqu'il est jeune, pour juger de son intelligence & de sa capacité. Un ânon est gaï, joli, plein de feu; il a de la légereté, de la gentillesse; prenez-le dans cet âge, donnez-lui les mêmes leçons qu'au cheval, vous réussirez à le former de même.

 

  Le célèbre Chardin dans ses très-véritables & très-remarquables Relations, nous apprend qu'en Perse il y a des ânes fort jolis, que des especes d'Ecuyers montent soir & matin : ils les exercent à l'ambe, leur font faire tous les tours du manege, & réussissent à merveille.

 

  Je pourrois citer ici une foule d'exemples qui démontrent que les ânes sont susceptibles de l'éducation la plus distinguée : des ânes ont fait dans les foires, par leur adresse & leur sagacité, l'admiration de tous les spectateurs : on accouroit de toutes parts pour les voir, & chacun s'en retournoit satisfait, & racontant les prodiges qu'il avoit vus. Mais comme ce mérite est fort léger, je n'entrerai dans aucun détail à ce sujet. L'âsne laisse aux ânes à courtes oreilles, le frivole avantage de plaire aux yeux & de faire l'illusion à l'esprit : qu'ils soient les colifichets de la nature, pour lui il se contente d'être bon, d'être utile, il n'en demande pas davantage.

 

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CHAPITRE V 

L'exterieur de l'Asne.

 

  ON ne doit pas mépriser l'âne parce qu'il marche à quatre pattes : le lion que les préjugés ont déclaré le Roi des animaux, ne marche point autrement. Plusieurs Philosophes ont même soutenu que cette maniere de marcher, est non-seulement la plus solide, mais encore la plus naturelle; ils ont fait plus : ils ont démontré phisiquement que l'homme doit marcher ainsi, & ils ont déclaré que tant qu'il ne se servira que de deux pieds, on doit le regarder comme un monstre. Il y en a d'autres qui prétendent que la plûpart des hommes le sont sans cela; mais ce n'est pas de quoi il s'agit à présent : ainsi revenons à nos moutons.

 

  Je dis que si l'on veut se prévaloir des qualités extérieures pour juger les animaux entr'eux, il est certain que l'âne doit avoir la préférence; sont aspect n'est ni terrible, ni effrayant; il n'est ni maître, comme un jeune Abbé, ni arrogant comme un riche ennobli, ni évaporé comme une femme de quinze ans. La décense & la simplicité sont son appanage : il a un air grave qui lui est propre; à le voir seulement marcher, on est charmé de sa modestie; il va toujours les yeux baissés & d'un pas égal. Si sa démarche est lente, elle est du moins fort majestueuse; il n'y a que les fols qui galopent : un Juge, un Evêque, un Recteur ne courent jamais.

 

  On ne voit point l'ânesse, pour plaire, passer une partie du jour à se mirer, à s'embellir. Toujours belle, toujours la même, une simplicité naturelle, répand sur sa personne, tout le velouté des graces. Un poil d'un gris argenté, agréable à la vûe, doux au toucher, voilà toute sa parure. Elle ne sçait ce que c'est que de recourir à l'art pour séduire ses pareils : sa taille ronde & bien fournie, n'a jamais été gênée dans une carcasse de baleine; elle n'a point la manie de s'estropier, pour avoir de petits pieds; elle cède aux Babyloniennes ces ridicules agrémens. Son regard est pudique, sa démarche honnête; elle inspire à la fois & la décense & la volupté; ses dents sont plus blanches que l'ivoire : elle n'affecte point de grimaces pour les faires admirer; elle ne met ni blanc, ni rouge, ni bleu; sa beauté n'a pas besoin de ces secours artificiels. D'ailleurs, les momens d'une ânesse sont trop précieux pour les consacrer à la frivolité; nos ânesses sont sages & laborieuses : la coquetterie ne sera jamais leur défaut.

 

  La vanité n'est pas non plus celui de l'âne : qu'il ait une housse d'or ou de toile sur le corps, il s'en inquiète fort peu; & ceux qui le connoissent, ne l'en estiment pas moins. Tous les baudets de Montmartre sçavent que souvent les apparences sont trompeuses; ils ne les prennent point pour juges : on dit que c'est assez le défaut des Babyloniens, tant pis pour eux : les beaux habits sont souvent l'étiquette des sots.

 

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CHAPITRE VI 

La Philosophie de l'Asne.

  

  ON définit ordinairement un Philosophe, un animal qui rumine; l'âne ne rumine point, cependant il est excellent Philosophe. Un Auteur anonyme a écrit que l'âne a du courage sans cruauté, de la force sans fureur, du bon sens sans orgueil, & de l'esprit sans vanité. Cet Auteur a raison : l'âne ne fait rien pout lui-même, il fait tout pour les autres : il est extrêmement patient, c'est la douceur même. Jamais on ne le voit se battre, jamais il n'a eu de procès; bon ami, bon mari; il est le modèle & le prototype de toutes les vertus.

 

  L'âne est toujours égal à lui-même : il a aujourd'hui les mêmes inclinations qu'il avoit hier; & l'année prochaine, il aura le même train, la même alure que cette année. Il n'est ni gourmand, ni avaricieux, ni fénéant, ni délicat. Sa philosophie ne le rend, ni sombre, ni bourru : il est animal de bonne société, & n'importune personne.

 

  L'ingratitude, ce défaut que l'on reproche à bien des Philosophes, lui est inconnue. L'âne reconnoit son maître, il lui obéit avec plaisir : il en est de même de quiconque le traite bien. Il s'attache à eux, leur prouve par mille caresses, qu'il n'est pas insensible aux bons procédés.

 

  Quoi qu'on dise que la vengeance est un plaisir digne d'un Dieu, l'âne lui préfére la clémence. Il ne s'amuse point non plus à décrier ses semblables : la médisance, la calomnie n'ont jamais eu d'accès dans son cœur.

 

  Il ne fait point consister la philosophie, à prendre le contre pied de la nature; il sçait qu'il est sorti de ses mains, qu'elle est sa mère, & que plus il suivra les sentimens qu'elle lui inspire, plus il se conformera aux vûes qu'elle avoit en le créant; moins il sera malheureux.

 

  Sans se grossir la tête d'une foule de systêmes ridicules, sans livrer son cœur à mille chiméres qui le tourmenteroient sans cesse, il se renferme dans les justes bornes que la nature & son bon sens lui prescrivent. On ne l'a jamais vu entêté d'un mérite imaginaire, défier un rossignol à chanter; ni disputer avec un paon, en beauté; il se connoit, & rend justice aux autres.

 

  Sans s'exhaler en regrets superflus sur le passé, ni s'effrayer sur l'avenir par cent mille réflexions chagrinantes, l'âne ne s'occupe que du soin de faire un bon emploi du présent : il nait robuste & enveloppé dans une peau fourrée. D'où est-il venu ? Où doit-il retourner ? C'est ce qui ne l'embarrasse guères : certain qu'il n'a rien à se reprocher, il vit sans inquiétude, il meurt de même.

 

  Hélas ! faut-il qu'un animal si sage, si raisonnable, n'ait que quelques jours à vivre ! A peine trente ans sont écoulés, qu'il voit terminer sa carrière; tandis qu'un vil corbeau, un inutile Financier, un dangereux Procureur, vivent souvent près de cent ans. O nature ! nature ! reforme tes loix, mesure sur le mérite nos destinées, & les baudets seront immortels.

 

  Plus je refléchis sur la philosophie de l'âne, plus je reconnois qu'on a eu tort de blâmer Heinsius, d'avoir avancé que l'âne étoit le sage des Stoïciens. Rien ne le trouble, rien ne l'inquiéte; il ne se laisse ni éblouir par le faste, ni corrompre par le plaisir, ni abattre par la douleur. Accablé sous les fardeaux les plus pésans, roué de coups, il n'est est point ému. Il suit toujours sa route, en arrachant par-ci par-là, quelques brins d'herbe qu'il mange fort tranquillement. N'est-ce pas là cette impassibilité, cette indifférence absolue, si recommandable chez les Stoïciens, & qu'ils n'ont jamais eue qu'en idée.

 

  L'âne est aussi de la secte de Diogénes le Cinique : il vit au jour la journée, sans s'embarrasser du lendemain. Avoine, foin, chardon, il mange ce qu'on lui donne, ce qu'il trouve; tout est bon pour lui : l'appetit assaisonne ses mets. Il n'a besoin de personne; il ne demande jamais rien : c'est le moins incommode de tous les animaux. C'est aussi celui qui se gêne le moins; quand le plaisir l'appelle, en quelque lieu qu'il soit, il déclare ses feux, il satisfait ses désirs.

 

  Non, non, jamais Diogenes n'a connu cette indépendance générale de l'esprit et du corps. Epicure lui-même, ce partisan zélé de la pure volupté, ni aucun de ses sectateurs, n'a connu aussi parfaitement que l'âne, cette tranquillité d'ame, cette douce quiétude si vantée dans leurs écrits. Malgré leurs efforts pour bannir de leur corps, les préjugés de l'éducation, ces soi-disans Philosophes payerent tous le tribut à la frugalité humaine. Une cruelle incertitude les accompagnera jusqu'au tombeau : ils vécurent dans la crainte, ils moururent dans le désespoir.

 

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CHAPITRE VII 

 

Le Paradoxe

   

  D'APRES ce qu'on vient de lire, il est évident que l'âne n'est pas si bête qu'on pense. Il a du bon sens, le fait est certain; il a de l'esprit, le fait est indubitable. Ceux qui soutiennent le contraire, confondent les objets, & cette confusion est la source de leur erreur. Je l'ai déjà dit, les ânes privés sont de deux espèces, ceux de Babylone, & ceux de Montmartre; je conviens que les premiers sont absolument dépourvus d'esprit : mais il n'en est pas de même des seconds, ils sont fort spirituels. En vain l'on m'objecteroit que depuis que le monde existe, il n'y a eu parmi eux, ni Académiciens, ni Journalistes, ni Auteurs; cela n'est pas une preuve qu'ils soient imbécilles : de la naissance ou des protecteurs, en voilà assez pour faire un Académicien. Recevoir les présens des Auteurs, faire imprimer les extraits qu'ils font eux-mêmes de leurs ouvrages, voilà à quoi se réduit l'emploi d'un Journaliste. Quant aux Auteurs, il suffit de sçavoir barbouiller du papier pour le devenir : l'esprit n'entre pour rien dans tout cela.

 

  J'ai entendu parler de l'Académie des Fénéans; voilà sans contredit une belle Académie : on m'a assuré que le nombre des aspirans est très grand, & qu'on doit en établir une à Babylone; je ne doute point qu'elle ne soit bientôt remplie : on l'établiroit vainement à Montmartre. Les ânes sont trop spirituels, trop laborieux pour y être admis. Il n'y a dans ma patrie, qu'une seule Société; c'est celle des êtres utiles : elle vaut bien, je crois toutes les Académies du monde.

 

  Non-seulement les ânes ont de l'esprit, ils ont encore du goût. S'ils étoient riches ou puissants, je suis très-assuré que plusieurs Académies en auroient déjà enrôlé un grand nombre dans la classe des amateurs. L'âne aime la Musique : sa voix n'est pas trop agréable, mais il a l'oreille fine & sur-tout fort juste : un bon morceau de Musique réjouit nos baudet, & les affecte au point qu'on s'en apperçoit : les Operas qu'on fait à présent ne produiroient peut-être pas cet effet : il ne faut point s'en étonner, Lully & Rameau nous ont un peu gâtés.

 

  On a vu des ânes si passionnés pour les Sciences, qu'ils en perdroient le boire & le manger. Origene & Porphire eurent pour camarade de classes, un âne célébre dans l'Histoire; il alloit régulierement écouter les leçons du célébre Amonius d'Alexandrie. Son assiduité, son attention lui mériterent l'honneur d'être proposé pour exemple aux disciples de ce grand Maître : il est à présumer que si la mort ne l'eût pas enlevé à la fleur de son âge, il seroit devenu l'âne le plus sçavant de son siècle.

 

  Un autre Amonius, qui a fleuri sous l'Empereur Anastase, avoit aussi un âne, dont le goût étoit si décidé pour la Poësie, qu'il aimoit mieux ne pas toucher à la nourriture qu'on lui présentoit, que d'interrompre son attention, à la lecture d'un Poëme qu'il entendoit réciter. Que d'Auteurs à Babylone, qui ne trouveront jamais d'Auditoire si complaisans !

 

  Parlerai-je ici de l'âne de ce Grec nommé Rieule dont un Auteur Espagnol nous a conservé la plaisante histoire. Il faut avoir de l'esprit pour faire peur au Diable. Les Sorciers eux mêmes ne lui parlent qu'en tremblant : cependant cet âne, dont un esprit malin s'étoit emparé, le fit déloger comme un sot : cet âne n'étoit donc pas une bête.

 

  Si les ânes n'avoient pas d'esprit, est-ce qu'Apulée seroit convenu comme il l'a fait, qu'il n'est devenu digne d'être Prêtre d'Isis qu'après avoir été transformé quelque temps en âne. Lucien, le célébre Lucien avec tout son esprit, ne seroit jamais parvenu à obtenir ce qu'on lui accorda, s'il n'avoit pas pris la figure spirituelle d'un âne.

 

  Convenez donc, Messieurs les Babyloniens, convenez que les ânes ont de l'esprit, puisque dans tous les temps ils en ont donné des preuves authentiques; puisque les plus beaux esprits n'ont réussi qu'en devenant des ânes : & ce qui est encore plus extraordinaire, convenez que non-seulement ils ont de l'esprit, mais qu'ils ne le perde jamais. L'âge ne l'affecte point, les maladies ne peuvent le déranger : Corneille en vieillissant, a fait de vieilles Tragédies; l'esprit baisse avec le corps; quequefois on le perd : souvent il s'égare. L'âne n'est point sujet à ces accidens; on n'a jamais vu un âne tomber en enfance, on n'en a jamais mis aux petites maisons.

 

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CHAPITRE VIII 

 

L'heureuse découverte

  

  QUAND je pense aux recherches des Babyloniens, & sur-tout de ceux qui prennent le titre fastueux de Sçavans, je ne puis m'empêcher de m'écrier qu'ils ont bien moins d'esprit que les ânes. En effet, à quoi s'occupent ces beaux genies, ces superbes Académiciens ? L'un se met en quatre pour chercher la quadrature du cercle, l'autre, vis-à-vis du fourneau se chauffe, aux dépens de son patrimoine qui s'évapore en fumée; celui-ci remue ciel & terre pour trouver le mouvement perpétuel : celui-là court après une autre chimère..... Vains & frivoles mortels, contribuez à nos besoins, travaillez à faire des heureux, cette occupation est seule digne de vous !

 

  Ô Noé, cher Patriarche, qui le premier as gouté le fruit de la vigne cultivée par tes mains, & toi qui la transplanta dans les Gaules, divin Trajan, recevez tous deux mes hommages ! Mon cœur en a toujours offert aux amis de l'humanité, vous en ètes les bienfaicteurs.

 

  Mais à propos de Noé (3) , sçavez-vous, Messieurs les Babyloniens, que c'est à l'âne à qui vous devez l'art précieux de tailler la vigne ? Les hommes, dit un sçavant Auteur, s'étant apperçus que les ânes rongeoint des branches de vigne en certains endroits, & que ces branches ainsi rongées rapportaient plus de fruit, que celles qui restoient entieres, mirent à profit cette heureuse découverte. Ils apprirent par ce moyen, l'art de tailler la vigne, & de multiplier les raisins.

 

  La reconnoissance d'un si grand bienfait, continue cet Auteur, porta les habitans d'une principale Ville de la Grèce, à ériger au milieu d'une Place publique, une Statue de pierre en l'honneur de l'âne. Les genies les plus distingués se disputerent la gloire d'en composer les inscriptions; & l'on n'épargna rien pour témoigner à l'ingrate postérité, les obligations qu'on avoit à un animal si utile.

 

  C'étoit sans doute pour la même raison que l'âne étoit si cher à Silène, le pere nourricier de Bacchus; c'étoit pour cela que les Romains décoroient leurs salles à manger, avec des têtes d'ânes entrelacées de branches de vigne; & que les Syriens, ainsi que les Hébreux (4) , se servoient presque du même mot pour signifier un âne & le vin.

 

  La mémoire d'un bienfait si grand, avoit rendu l'âne vénérable à toutes les Nations; on ne pensoit à lui qu'avec joie, on n'en parloit qu'avec attendrissement. Pour moi, s'écrie l'anonyme que j'ai cité & que je citerai encore, quand je songe à l'avantage que nous tirons de cette utile invention, je ne sçaurois rencontrer un âne, que je me sente le cœur ému à son aspect, d'une   tendresse mêlée de je ne sçais quel respect pour un si auguste bienfaiteur. Où est l'animal, je ne dis pas à Babylone, mais dans l'Univers, qui nous aitt enseigné une science si nécessaire ? L'araignée a, dit-on, donné l'idée de la toile, l'hirondelle a fait naître les Architectes, le rossignol a formé les Musiciens, des chèvres ont introduit l'usage du caffé (5) , l'hypopotame de la saignée. Une foule d'autres animaux ont indiqué les propriétés de plusieurs autres simples; & sans le bec d'une cigogne, il n'y auroit pas un seul Apothicaire sur la terre. Ces découvertes, je l'avoue, ont leur mérite, mais que c'est éloigné de l'invention de tailler la vigne, dont l'âne est l'auteur.

 

  Parlemon a inventé ou perfectionné la Grammaire; Apollon la Poësie; Gorgias la Rhétorique; Aristote la logique; Esculape la Medecine; Zoroastre l'Astrologie. Helas ! De quelle utilité sont au monde ces vaines Sciences, en comparaison du vin qui rejouit le cœur de l'homme ? Quels vers froids & languissans, les Poëtes ne feroient-ils pas, s'ils ne changeoint souvent l'eau d'Hypocrene avec le lait de Santeuil ? Qui parle mieux, qui fait de plus belles figures de Rhetorique, qu'un homme qui a quelques bouteilles de vin sur la conscience ? Qui pousse mieux que lui, un argument en ferio ou en baroco ? Quelqu'un osera-t-il me contester que depuis qu'il y a des Medecins dans le monde, tous ensemble n'ont pas fait par hasard le tiers des cures que le vin a fait par sa propre vertu ? Quant à l'Astrologie, il n'y a point de bon buveur qui ne s'en mocque. Oui, oui, le vin est la clef des Sciences, le pere des chefs-d'œuvres, la source de tous les plaisirs ! Vous qui avez appris à le multiplier, utiles baudets, qui pourra jamais reconnoître de si grands bienfaits.

 

  Sans votre heureuse découverte, que deviendroient les plus beaux repas; en vain le Docteur Sangrado envoie ses malades se désaltérer avec les grenouilles, il aura peu de sectateurs; en vain la Normandie prône par-tout le jus de ses pommes, la Hollande sa bierre, l'Angleterre son punche .. Le vin, le vin seul, est le restaurateur de la vie, l'ame des festins, le nectar des mortels. Sans l'âne, que de gens cependant seroient privés de ce jus délicieux ! La vigne qu'on ne taille point, rapporte peu de raisin, le vin seroit donc encore plus rare, plus cher qu'il n'est. Courtilles, Porcherons, la Rapée, lieux charmans, vous seriez déserts; Saint Denis malgré sa grande mesure, ne seroit plus visité par les Riboteurs; le vin se vendroit au prix de l'or.   Eh ! Qui pourroit en boire impunément, si ce n'est les Financiers, les Prélats, les... oui... cela s'entend, l'or & l'argent ne leur coute rien; elles n'en manquent jamais.

 

  Ô Baudets, cher baudets ! Se peut-il qu'après une découverte si utile, si nécessaire, on vous blâme, on vous méprise encore ! Est-il injustice comparable à celle des Babyloniens ?

 

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CHAPITRE IX 

 

Disgression sur une bagatelle

 

  QUOIQUE les ânes de Montmartre, ainsi que je le dirai par la suite, ne soient pas les vils adulateurs de leurs ânesses, ils ne sont pas cependant insensibles aux charmes de la beauté. Non, non l'Empire des Graces s'étend également sur les ânes & les Dieux. O fils de Venus ! Dieu de Paphos, amour, c'est à toi que je m'adresse ? Parles, as-tu dans l'Univers des Sujets plus soumis, plus dévoués que ceux dont je fais l'éloge. Qui plus souvent qu'eux, brule sur tes Autels l'encens dû à ta Divinité ? Sans cesse ils te comblent de dons, & par des offrandes éternelles, ils célébrent ta puissance & tes bienfaits.

 

  Retirez-vous, animaux froids & langoureux ? Eloignez-vous débiles mortels ? C'est à l'âne seul, qu'il appartient de pénétrer dans le sanctuaire de l'amour; à lui seul est dûe la victoire. Il est ce phenix si célébre dans les fastes du monde : il trouve la vie au milieu des flammes, il renaît au milieu du bucher.

 

(6) C'est ici que les expressions me manquent pour donner une juste idée de la supériorité de l'âne. Quant j'aurois l'imagination de l'Aretin & le coloris de la Fontaine, mes efforts seroient encore superflus. Qu'après lui avoir dérobé quelques baisers, Tircis expire entre les bras de la trop voluptueuse Amaranthe; que les Maîtres du monde, les Marc-Antoines, les Césars, trouvent un obstacle invincible à satisfaire leurs impétueux désirs; rien n'arrête l'âne, rien ne l'abat. Depuis la plus superbe des cavales, jusqu'à la plus simple des ânesses, tout éprouve son pouvoir.

 

  Ce que l'on admire sur-tout dans les ânes de Montmartre, c'est qu'ils ne sont ni frisés ni musqués, lorsqu'ils font leur cour; ils vont au solide, la frivolité ne les occupe jamais : accoutumés à voyager dans l'isle de Cithère, ils en évitent tous les détours, tous les labyrintes. Ils connoissent le chemin qui conduit au Temple de Gnide; ils y parviennent toujours les premiers.

 

  Je ne me rappelle pas d'avoir entendu dire qu'aucun d'eux se soit avisé de faire des vers pour déclarer ses feux. Ils ne se ruinent point en serenades, en cadeaux; ils disent que tout cela n'est pas de l'amour.

 

  Les ânesses ne sont ni capricieuses, ni minaudieres. Jamais elles ne trompent leurs amants : la sincérité est leur partage. Sensibles aux attraits du plaisir, un tendre aveu est toujours payé d'un tendre retour. Eh ! Qui pourroit résister à leurs amants ? C'est à eux que le Dieu du plaisir a confié son sceptre redoutable. Ce sont eux que l'amour a fait dépositaire de son flambeau : flambeau merveilleux ! Plus on l'agite, plus il s'enflamme; il ne s'éteint jamais.

 

  Ô que de héros ont brigué vainement cet avantage ! Combien de fois les Dieux eux-mêmes, méprisant les ridicules hommages des humains, ont-ils gémi de leur foiblesse, ont-ils envié le sort des baudets ?

 

  Voilà cependant ces animaux qu'une injuste prévention a rendu si vils, si méprisables aux yeux des Babyloniens. Qu'on les interroge ces orgueilleux mortels ? On verra qu'il n'en est pas un seul qui n'ait fait mille fois les mêmes vœux, que les Héros & les Dieux.

 

  Consolez-vous, chers baudets; ce cri général, cet aveu unanime de vos talens, est un titre authentique de votre supériorité. Et vous belles ânesses ! Ne vous affligez point : il est rare d'avoir de pareils époux.

 

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CHAPITRE X 

 

L'Asne & ses petits

 

  LA Vieillesse, ce marteau qui brise la tête du serpent le plus superbe, ne semble épargner que les ânes. Plus ils sont vieux, dit M. Buffon, plus ils sont ardents au plaisir. Si les amants sont heureux, les ânes le sont toujours.

 

  Moins tardif que l'homme, à peine l'âne a trois ans, qu'il est déjà en état de reproduire son semblable. L'ânesse est encore plus précoce, elle n'est qu'un enfant, & elle éprouve déjà les transports de l'amour. La tendresse de l'âne pour sa compagne, s'étend aussi sur sa progéniture : il a pour elle le plus fort attachement.

 

  On ne lui reprochera jamais de l'avoir étouffée au moment de sa naissance, de l'avoir exposée au milieu des rues, de l'avoir abandonnée; les ânes de Montmartre ont un cœur, ils en suivent toujours les tendres mouvemens.

 

  L'usage ne s'est point introduit parmi nos ânesses, de donner leurs petits à nourrir à des inconnues, à des mercenaires; elles sçavent qu'elles sont mères, & ce titre est trop doux, trop respectable, pour ne pas remplir les devoirs qu'il leur impose. Rarement elles ont plusieurs petits à la fois; mais quel qu'en soit le nombre, elles ne les quittent point : malheur à qui voudroit les enlever, elles les défendroient au péril de leur vie. Pline le naturaliste, assure que lorsqu'on sépare la mere de son petit, elle passe à travers les flammes pour aller le rejoindre. C'est ici qu'on pourroit s'écrier avec raison, le chef-d'œuvre d'amour, est le cœur d'une mere.

 

  Lorsque l'ânon commence à s'accroître, à se fortifier, l'ânesse le mene toujours avec elle, lui donne de bons conseils, de bons exemples, de bonne leçons. Elle sçait que ce n'est rien que de lui avoir formé le corps, si elle ne cultive son cœur : elle y donne tous ses soins.

 

  Les travaux de cette bonne mere, ne sont point infructueux : les ânons aiment leurs parens, ils les respectent : leur absence les affligent; ils ne sont bien qu'avec eux. Que de peres & meres voudroient bien pouvoir en dire autant.

 

  Les ânons entr'eux sont fort unis : comme ils partagent la tendresse de leur mere, il n'y a point parmi eux d'enfant gâté, ni par conséquent de jaloux. Toujours gais, toujours folâtrans, ils sont moins des freres, que des tendres amis.

 

  Quand l'âge d'être utile est arrivé, ils sont déjà accoutumés au travail; l'exemple de leur mere est leur loi : ils sentent qu'ils ne sont pas nés pour croupir dans une molle oisiveté; ils deviennent sages, posés, laborieux : ce sont de vrais Catons.

 

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CHAPITRE XI 

 

Travaux de l'Asne

 

  SI l'utilité des services qu'on rend à la société, est la mesure de la reconnoissance & de l'estime qu'on doit en attendre, nul animal sur la terre n'a des espérances plus grandes, plus flateuses que l'âne. Il traîne, il porte, il laboure, il est propre à tout. C'est un ressort perpétuel, il ne repose presque jamais.

 

  Vous qui coulez votre vie dans une noble indolence, & méprisez nos baudets, illustres fénéans! Venez à Montmartre, & vous serez témoins de leurs travaux. Depuis le lever de l'aurore, jusqu'au coucher du soleil, ils vont, ils viennet, un sac de farine sur le dos; ils travaillent sans relâche, ils s'occupent toujours.

 

  Je ne suis plus jeune, & cependant je n'ai jamais vu nos baudets babiller au milieu des rues; ni s'amuser à regarder un cinge qui gambade, une marmote qui danse : un âne est au-dessus de ces sottises.

 

  En vain le fier Aquilon déchaîné dans la plaine, a forcé les Babyloniens à prendre des manchons; en vain la brûlante canicule a plongé les deux tiers de Babylone dans le bourbier de l'Euphrate, l'âne brave la rigueur de ces deux saisons. A toute heure, en tout tems, sans manchon, il va d'un pas ferme au moulin, il en revient de même.

 

  Faut-il porter à Babylone les denrées nécessaires à la vie ? Il reçoit également le fardeau qu'on lui impose. Pour arriver de bonne heure dans cette Ville ingrate, il interrompt son sommeil, il marche une partie de la nuit, & tandis que les ânes de Babylone reposent encore, il a déjà contribué à leurs plaisirs.

 

  Ô baudets, utiles baudets ! Arrêtez; n'allez pas dans cette Ville superbe : faites lui fermer au moins pendant huit jours, la nécessité des services que vous lui rendez, & qu'elle affecte de méconnoître. Mais non : continuez votre route, généreux baudets ! Il est grand, il est beau de faire des ingrats.

 

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CHAPITRE XII 

 

Origine du Cheval

 

  IL a été un tems que la simplicité régnoit dans les mœurs : l'orgueil & la molesse n'avoient point encore amené l'usage de se faire traîner dans des chars dorés. Les noms de vis-à-vis, de désobligeante, de cabriolet, étoient des noms inconnus : les plus riches d'alors, les citoyens les plus distingués, ne rougissoient point de se servir de leurs pieds pour marcher, ou de paroître dans l'occasion, assis sur un âne. Que les tems sont changés ! A peine peut-on faire un pas, sans être éclaboussé par le carrosse d'un Fermier Général, la demi-fortune d'un Artiste protégé, & le vis-à-vis d'une Nymphe de l'Opera. L'honneur, le sçavoir, la probité, rampent dans la boue : l'ignorance, l'intrigue, l'infamie, sont au rang des Dieux.

 

  Ne vous affligez donc point, ô baudets ! Si dans ce tems de malheur & de perversité, on vous abandonne, on vous néglige ; il vaut mieux être ignoré, que de devenir l'esclave & la victime des sots ou des méchants.

 

  Nous lisons dans l'Histoire, que l'âne étoit autrefois la plus noble monture des Princes Orientaux, & des plus grands Seigneurs de leur Cour. C'étoit dans les animaux de cette espèce, que consistoient leurs plus grandes richesses. Job n'avoit que cinq cens ânes avant que le diable & sa femme l'eussent tourmenté : il en eut mille dans ses jours de prospérité & de bonheur. Selon Josephe, on avoit coutume chez les Juifs, le jour des nôces, de conduire la nouvelle épouse à la maison de son mari, montée sur un âne galamment orné. Le même Historien nous apprend que la Charge d'Intendant des ânes, étoit un des plus illustres emplois de la Cour des Rois d'Israël. Nous voyons par le dénombrement des principaux officiers de David, que sous son régne, Jadias Meronathides possédoit cette Charge éminente.

 

  Le Professeur Passerat a remarqué que l'âne étoit en si grande vénération parmi les Romains, que les plus illustres familles de la République se firent une gloire d'en prendre le nom. Depuis que les Papes ont monté sur le Trône des Césars, ils ont eu aussi une estime particuliere pour ces animaux. Celestin .V. avoit tant de vénération pour eux, qu'il fulmina un Décret, par lequel il défendit à tous les Cardinaux de se servir d'autre monture : lui-même il ne sortoit jamais autrement qu'à pied, ou monté sur un âne. La mule de ses successeurs, est encore célébre par tout l'Univers.

 

  En France, Jean de Mathea, Docteur en Sorbonne, & Fondateur des Mathurins, préféroit aussi cette monture à toute autre : il enjoignit à ses disciples, par un article de la Règle, de ne jamais voyager sur d'autres animaux, que sur des ânes. C'est à cause de cet article qui fut scrupuleusement observé dans les premiers tems, qu'on décora les Religieux de cet Ordre, du titre de Freres aux ânes : titre respectable qu'ils ont rejetté, & que les gens sensés regretteront toujours.

 

  Les chevaux furent longtemps sans être domptés : errants dans les bois, on les plaçoit dans la classe des animaux sauvages & dangereux. On regarda les premiers qui les monterent, comme des monstres; on les nomma des centaures. D'abord on ne se servit du cheval, que pendant la guerre dans les combats : l'âne étoit la monture usitée pendant la paix. Les bœufs traînoient les chars des Rois, & partageoint avec l'âne le service du public. Peu à peu on trouva le moyen de modérer la férocité du cheval; on lui mit un mors entre les dents, on le mutila, & les hommes l'adopterent.

 

  Le bœuf retourna dans les champs obéir aux utiles laboureurs; l'âne resta encore dans les Villes, mais ses travaux furent restraints. Le cheval lui enleva les postes brillans, ils partagerent les utiles. On s'avisa même de les associer ensemble, & de cette bisarre alliance, sortit un nouvel être, qui les auroit surpassés peut-être tous les deux, s'il eût pu se reproduire.

 

  On se servit cependant encore des ânes dans certains endroits pour montures : le curieux Chardin assure qu'à la Cour d'Ispaham, ces animaux ont toujours été maintenus dans la possession de servir les plus grands Seigneurs, & de faire l'ornement des plus grandes fêtes. Il en est de même dans les Indes, où ces animaux sont plus grands, plus beaux, plus commodes que les chevaux. Ailleurs, l'âne est la monture ordinaire de presque toutes les femmes; celles du Grand Caire rendent leurs visites montées sur des ânes magnifiquement caparaçonnés. En France, il y a des Provinces où l'on court la poste sur des ânes; & il n'y a pas cent ans, qu'on voyoit encore à Babylone, des Magistrats, des Medecins montés sur des mules, digne race des baudets.

 

  Que le cheval ne se glorifie pas de l'espèce de préférence qu'on semble lui accorder ? l'âne a joui avant lui des mêmes honneurs dont il fait tant de parade.Il les partage encore aujourd'hui; il viendra peut-être un tems, qu'un nouvel animal qu'on apprivoisera comme le cheval, le remplacera : que sçais-je ? L'homme est si changeant, si divers : il se dégoutera des chevaux, il reprendra les ânes : on a vu des changemens plus surprenans. Si les Babyloniens étoient constans, ce seroit un miracle.

 

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CHAPITRE XIII 

 

Belles qualités du Cheval

 

  LE cheval est fougueux, téméraire, emporté : cette ressemblance avec les ânes de Babylone, leur a sans doute rendu cet animal précieux. Les gens graves & sensés ne sont pas de leur goût : il ne faut pas s'étonner si l'âne, le plus grave, le plus prudent des êtres, ne simpatise pas avec les Babyloniens. Il n'a pas l'avantage comme le cheval de tuer son maître, & d'estropier les passants; avantage très-considérable & qui fait une des plus belles prérogatives de cet animal.

 

(7) Il est vrai que Dame Justice lui conteste ce privilege. Elle veut absolument qu'un cheval de quelque qualité qu'il soit, n'aille plus vîte qu'un âne de Montmartre, ou un Docteur, & elle a raison; où en seroient les jambes, les bras, les têtes de ceux qui en ont, s'il étoit permis aux chevaux de suivre leurs fougueuses inclinations. La vie du citoyen ne seroit pas en sureté, & les chevaux enverroient plus de gens en l'autre monde que les Medecins; cela n'est pas juste; ils n'ont pas acheté ce droit, il ne leur appartient pas. J'approuve très-fort la loi qui ordonne de se conformer à la démarche des ânes; elle fait honneur à nos baudets & rendra les chevaux moins orgueilleux.

 

  Si ce qu'on m'a dit est vrai, ils n'ont pas lieu de l'être : on m'a rapporté qu'un certain Seigneur, homme fort équitable & fort judicieux, fit pendre il y a quelque-temps un cheval dans son écurie pour avoir cassé la jambe à son Cocher. On ne reprochera point à nos baudets une pareille infamie. Depuis que le Monde existe, il n'y en a jamais eu de pendus.

 

  Il y a plus, c'est que jamais on n'a rendu plainte contr'eux; & sans une femme qui voulut il y a quelques années empêcher un âne de renouveller connoissance avec une jolie de ses amies, jamais la Justice n'auroit entendu parler d'eux.

 

  Ô combien de gens voudroient n'avoir jamais monté que des ânes ! L'Univers auroit-il craint d'être rôti ? Jupiter auroit-il été obligé de foudroyer Phaeton, si quatre baudets avoient traîné le char du Soleil ? Hélas ! quel avantage l'homme lui-même n'en tireroit-il pas ? La démarche grave & majestueuse de ces animaux, prolongeroit la durée de leur course; les jours seroient plus longs, on vivroit plus longtemps.

 

  Quelle est cette jeune Princesse que j'apperçois au pied de ces affreux rochers ? L'air retentit de ses cris : qu'avez-vous, belle infortunée, qu'avez-vous ? Mais toute la plaine est couverte de sang; des membres épars çà & là, me glacent d'effroi. Où courent ces chevaux couverts d'écume ? D'où viennent les débris de ce char ? Ah je le vois; c'est la tendre Aricie qui pleure son cher Hippolyte que les coursiers furieux ont précipité à travers les rochers; puisse un Dieu propice le rendre à cette amante éplorée ! Puissent désormais les ânes être la monture des amants !

 

  Je ne finirois pas si je voulois rapporter ici les tristes aventures de tous ceux qui ont été la victime de leurs chevaux. Toi qui dans ces derniers temps as fait tant de bruit dans l'Allemagne, Frédéric, le fer & le feu ont épargné ta vie, & dans le sein de la paix, un cheval fougueux te l'a presque ravie. Le cabriolet que tu conduisois est renversé, tes pieds embarrassés dans les rênes, ne peuvent se dégager, & tes chevaux te traînent impitoyablement dans la poussiere : ô Héros de la Prusse, continues de faire de jolis vers, de rendre tes Peuples heureux, & ne conduis plus de cabriolets.

 

  J'ai vu le Dannemarck en pleurs ; un cheval en étoit la cause : il avoit cassé la jambe à ce Prince, le dieu tutelaire du Nord, à Fréderic V, que la paix, la justice & l'humanité regretteront toujours.

 

  Que dirai-je du cheval de Sejean (8), si fatal à son maître, & à tous ceux qui le possederent ? Parlerai-je de Camille, qui, au rapport de Tite-Live, s'attira l'envie du Peuple romain, parce qu'après la prise de Veïe, il parut à Rome sur un char traîné par quatre chevaux blancs ? La possession, le seul usage, tout est funeste.

 

  Au contraire, la seule rencontre d'un âne est d'un bon augure : Auguste l'éprouva à la célèbre bataille d'Axium. En sortant de son camp, le premier objet qu'il apperçut fut un âne; charmé de cet heureux présage, il ne douta point que le Ciel ne favorisa son entreprise : il combattit sous les auspices de l'ânesse, & sortit vainqueur du combat.

 

  Auguste ne fut point ingrat. Pour immortaliser cette heureuse rencontre, il fit dresser une statue à l'âne dans la ville qu'on bâtit à la place de son camp, & cette statue fut long-temps un des plus précieux monuments de Nicopolis.

 

(8b) Cheval, fatale monture, tu me fais frémir lorsque je pense au sort de ce jeune Prince, les délices de son pere & l'espoir de la France. Ah Philippes, rentrez dans votre Palais, ne sortez point aujourd'hui : le jour est triste, le soleil n'ose paroître, la nature entiere semble présager quelque sinistre malheur. Mes cris se perdent dans les airs : le Prince fait préparer son cheval; il monte, le voilà parti : que les Dieux favorables dirigent ses pas. Ô Ciel, qu'ai-je vu ? le cheval a fléchi, le Prince est étendu par terre, on vole à son secours : soins superflus; il jette un soupir, il n'est plus.

 

  Ô chevaux, osez après cela disputer la préférence aux baudets ! Cette rapidité dont vous faites tant d'étalage, est une qualité redoutable : en vain vous imiterez la démarche des ânes, vous serez toujours dangereux. Un animal naturellement doux & paisible doit l'emporter sur vous. Vos jambes hautes & déliées n'auront jamais la solidité de celles de l'âne. Si malheureusement il bronche, la secousse n'est pas violente : si l'on tombe, le danger n'est pas grand; moins on est élevé, moins les chûtes sont à craindre.

 

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CHAPITRE XIV 

 

Réponses aux objections

 

  IL me semble déjà entendre hennir un coursier superbe : je le crois voir lancer un regard de dédain sur l'âne qui broute à ses côtés, & s'élançant dans les airs, faire parade de son adresse & de sa beauté. Appaisez-vous, trop fier cheval, cette housse d'or, ce mors d'argent, ces cocardes, ces rubans qui vous décorent, sont le symbole de la frivolité. Quiconque n'a que ce mérite est moins pour moi, qu'un papillon, le plus élégant, mais le plus inutilit des insectes.

 

  Ce n'est pas non plus la qualité des personnes qui vous employent, qui doit vous enorgueillir. L'âne a joui autrefois des mêmes avantages dont vous jouissez : il les partage encore & il ne s'en glorifie point. Tous ces accessoires sont étrangers au mérite personnel, & c'est llui seul qui doit nous juger. Vous êtes jeune, alerte, joli, on vous cherit, on vous fête. Tremblez, tremblez, la vieillesse va bientôt vous surprendre, & d'Evêque vous deviendrez Meûnier. C'est assez l'usage.

 

(9) A tort vous objectez à l'âne, qu'il est dans certains pays un supplice infâme, il pourroit vous faire le même reproche. N'est-ce pas à la queue d'un cheval qu'on attacha la célebre Brunehaut, cette Reine si décriée par les anciens & vangée par les modernes , N'est-ce pas un cheval qui traîne la charette qui porte un criminel à l'échafaut, qui tire la claye sur laquelle est étendu le cadavre de celui qui s'est donné volontairement la mort (10) ? Perfide Metius (a), ce furent des chevaux indomptés qui te déchirerent par lambeaux pour venger ta trahison. Si une malheureuse qui n'a pas rougi de dégrader son sexe, en immolant d'innocentes victimes à la prostitution, est condamnée à parcourir les rues de Babylone, un chapeau de paille sur la tête, assise sur un âne, la face tournée vers la queue, est-ce une raison pour mépriser l'âne qui la porte ? Non sans doute : châtier les méchants fut toujours l'emploi des demi- Dieux.

 

  Les objections des ânes de Babylone, ne sont pas mieux fondées que celles du cheval : ils se récrient sur les emplois de l'âne : ils les traitent de vils, de grossiers : d'emplois bas & avilissants : cette prétendue bassesse est absolument imaginaire. Nul état sur la terre n'est deshonorant pourvu qu'on l'exerce avec zèle & probité. Qu'on couvre d'opprobre un usurier, un tartuffe, un fénéant, je ne m'y oppose pas; mais un âne fut-il employé à des travaux encore plus méchaniques que ceux qu'on lui donne, dès qu'il est laborieux, dès qu'il fait son devoir, il mérite des éloges.

 

  Au reste, qu'entend-on par de vils emplois ? Quels sont ceux de l'âne pour les ranger dans cette classe ? Un Laboureur actif, un Artisan intelligent, est-il moins précieux à la société, qu'un Marchand de Cabrioles, un Joueur de Gobelets ? Est-il plus noble de jetter des dez sur un tapis verd, ou remuer des cartes, que de transporter du fumier sur la terre pour l'engraisser ? Tel est pourtant l'emploi de l'âne : où est cette prétendue bassesse dont on fait tant de fracas ? C'est un fantôme, on ne le réalisera jamais.

 

  Je ne vois qu'une seule différence entre les occupations d'un âne de Montmartre, & celle d'un âne de Babylone; l'utilité des uns, & la superfluité des autres : on peut se passer de Docteurs, de Commis, d'Acteurs.... un âne est absolument nécessaire, & tout ce qui est nécessaire, ne peut être méprisable. Ne parlons donc plus de ces frivoles objections : convenons de bonne foi que soit qu'on considere son extérieur ou son interieur, l'âne est le plus utile & le plus parfait des animaux.

 

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CHAPITRE XV 

 

Calomniateurs confondus

 

  CONFUSIUS, qui mourut environ sept mille ans avant que je fusse né, recommanda aux Chinois de mépriser les injures, de les pardonner; cette morale est aussi celle des ânes de Montmartre, mais ils ont un autre article dans leur Code moral qui ne leur permet pas d'entendre outrager la vérité & de se taire : il leur est ordonné de la faire prévaloir, & de confondre le mensonge. Le rang, le pouvoir, la fortune des imposteurs ne sont point capables de leur imposer silence. Protecteurs nés de la vérité, en tout temps, en tout lieu, ils doivent toujours la défendre.

 

  C'est pour me conformer à cet article que j'entreprends ici de justifier les ânes, de les laver des tâches horribles que leurs ennemis, & sur-tout les Babyloniens, s'efforcent de leur imprimer. On les accuse d'être entêtés, lâches, timides & méchants. Voilà, sans doute, un corps d'accusation bien grave : rien cependant de plus facile à détruire : c'est une pure calomnie.

 

  L'âne a naturellement de la constance & de la fermeté; c'est ce qui fait qu'en Hebreux une ânesse s'appelle athon, qui vient du verbe athana, lequel signifie être ferme dans ses desseins : ce qui s'accorde assez bien avec ce qu'Homere dit d'Achille, dont il compare la fermeté à celle d'un âne, au livre second de son Iliade.

 

  Si la constance & la fermeté sont louables dans ce Héros, pourquoi en faire un crime dans un âne ? Pourquoi ce qui est vertu dans l'un, sera-t-il un vice dans l'autre ? On méprise un Sénateur foible, qui varie, qui chancelle dans son sentiment; on rit de Soliman qu'un petit nez retroussé fait penser à la Babylonienne, & lorsqu'un âne est constant dans ses résolutions, on dit c'est un opiniâtre, un entêté. Une pareille inconséquence suffit pour détruire ce premier chef d'accusation.

 

  J'ai entendu dire à mon grand-pere que des ânesses de Babylone ont donné la vogue à cette calomnie : mon enfant, me disoit-il souvent, si jamais tu vas dans cette ville, prends garde aux ânesses; elles affectent une phisionomie douce; on diroit que la simplicité coule de leurs lèvres, l'orgueil & la vanité siegent dans leur cœur. Ne te laisses jamais prendre dans leurs filets, soit en leur présence, soit en leur absence, dis toujours ce que tu penses, & penses toujours vrai. Je sçais qu'en suivant mes conseils elles te détesteront; tu passeras pour un impoli, un entêté : n'en soit point alarmé. La haine des sots est le trésor du sage.

 

  J'ai reconnu depuis, par ma propre expérience, que mon grand-pere n'avoit pas tort. Les ânes les plus vieux, comme les plus jeunes, tout rampe devant les Babyloniennes. Cet avilissement général des ânes à courte oreille, a fait regarder ceux de Montmartre comme des entêtés : mais ce reproche fait leur triomphe & leur gloire.

 

  On accuse en second lieu nos baudets d'être timides, de craindre l'eau. Lorsqu'un âne, dit-on, passe un pont ou une riviere, il frappe du pied, il n'avance qu'après avoir sondé le passage : à cela deux réponses : je trouve d'abord dans cette action de l'âne, une leçon admirable de prudence : en sondant ainsi le gué avec son pied, l'âne apprend à ceux qui se moquent de lui, qu'il ne faut jamais s'embarquer qu'avec beaucoup de précaution, dans les entreprises incertaines & périlleuses. Quand on ne veut point s'exposer au repentir, il faut prévoir les sottises. Ceux qui ont passé par le creuset de Saint Côme, entendront bien ce que je veux dire. La prévoyance n'a jamais été un défaut.

 

  D'un autre côté, quand l'âne redouteroit l'eau, ce ne seroit pas une preuve qu'il est timide : il auroit cela de commun avec les plus grands hommes de l'antiquité. Voyez Ulisse dans l'Odissée, Enée dans Virgile, la moindre tempête leur donne la colique : la raison en est fort simple : la mort qu'on trouve au milieu des flots, n'est ni glorieuse ni digne d'un Héros.

 

  Quant au reproche de lâcheté, il est absolument destitué de fondement, & démenti par l'expérience. En vain l'on oppose que l'âne a les oreilles longues, & que tous les animaux de cette espèce sont craintifs. Ce préjugé ne m'affecte point. Que d'animaux dont on voit à peine les oreilles, & qui sont les plus grands poltrons de la terre. Laissons donc les oreilles de côté, & convenons qu'un bon mâle est toujours courageux : on ne contestera pas certainement cette qualité à l'âne : il a donc du courage. L'argument est sans replique.

 

  Il est vrai que l'âne n'est point tapageur : on ne le voit point à chaque instant prêt à s'égorger pour des bagatelles, & comme une épée lui seroit fort inutile, il n'en porte-point. Nos jeunes baudets ne se font point un mérite de casser les lanternes, de battre ceux qui les servent, de mettre tout en désordre, tout en rumeur; ces belles actions ne sont dignes que des baudets à courtes oreilles : on ne fait pas même à Montmartre une grande légitime défense, on la croit fort inutile & quelquefois dangereuse. En général les ânes ont l'humeur pacifique. S'il n'y avoit sur la terre que des ânes & des baudets, il n'y auroit ni guerre ni procès.

 

  Dans l'occsion les ânes ont cependant donné des preuves de leur courage. La Mithologie Payenne nous apprend que les Géans, ces enfans bâtards, de la terre, ayant formé le projet d'escalader le ciel & d'en chasser Jupiter, avoient fait une longue échelle avec plusieurs gros cailloux entassés les uns sur les autres. Déja un de ces fameux étourdis étoit parvenu au dernier échellon; déja il avoit un pied dans le ciel, & les Dieux s'étoient réfugiés sous les oignons d'Egypte : il ne restoit plus dans l'Olympe que Jupiter qui se débattoit le mieux qu'il pouvoit avec une poignée de foudre, & l'âne de Silène. C'étoit fait de la troupe immortelle; c'étoit fait de Jupiter lui-même, si cet âne intrépide & sensible au malheur dont le ciel étoit menacé, ne se fût mis tout-à-coup à braire de toutes ses forces; les voutes du firmament retentirent de ces cris extraordinaires; l'écho de l'abîme le répéta avec horreur : les Géans effrayés crurent que l'Univers s'écrouloit sous eux; en voulant fuir, ils se culbutent les uns sur les autres; leur échelle se renverse & les écrasse en tombant.

 

  La défaite des Géans fit tant d'honneur à l'âne de Silene, que les Dieux reconnoissans lui donnerent après sa mort une place au firmament : il est encore aujourd'hui au nombre des constellations & sa brillante étoile éclaire & confond les indignes calomniateurs des ânes de Montmartre ses descendants, ses pareils.

 

  Herodote, le pere de l'Histoire, nous fournit aussi un exemple de la bravoure des ânes. Je le cite préférablement à une foule d'autres, parce qu'en même-temps il va démontrer que le cheval lui-même qu'on croit si courageux, doit le céder à l'âne. Herodote rapporte que les Perses étant en guerre avec les Scythes, les derniers étoient montés sur des chevaux, les premiers n'avoient pour monture que des ânes, animaux inconnus alors en Scythie. A peine les deux partis en furent venus aux mains, qu'animés par la chaleur du combat, les ânes se mirent à braire avec véhémence. Ce cri général & inattendu, jetta l'effroi dans le cœur des Scythes & de leurs chevaux : ils se débandent, on les poursuit, ils sont vaincus.

 

  Plutarque rapporte dans la vie d'Alexandre, un exemple encore plus mémorable du courage & de l'intrépidité de l'âne : il doit confondre tous les calomniateurs. Cet Auteur raconte qu'un âne combattit avec un lion : l'attaque & la défense fut très-vive de part & d'autre : l'âne avec ses dents, sa tête & ses pieds, fit des prodiges de valeur. On dit qu'il y perdit une oreille, mais le lion en fut la victime, il expira sous les coups.

 

  Je crois que ces exemples suffisent pour prouver que l'âne n'est ni lâche ni timide : on défie les ânes de Babylone d'en citer autant.

 

  On accuse enfin l'âne d'être méchant : cette accusation est d'autant plus atroce, que dans tous les temps l'âne a donné des preuves, non-seulement de sa bonté, mais encore de son antipatie pour les méchants : cette aversion lui est si naturelle, que l'Auteur du Livre Latin De quadrupedibus, a dit que lorsque l'âne apperçoit un loup, il tourne aussi-tôt la tête pour ne pas le voir. Jugez de son éloignement pour la méchanceté, si la vue seule du méchant le fait fremir ! Hélas combien d'ânes à courtes oreilles, qui n'ont pas la même délicatesse. Si le rapport qu'on m'en a fait est véritable, loin de fuir les loups, ils encensent jusqu'aux crapauds.

 

  L'ancienne Mythologie contient un exemple si frappant de l'aversion des ânes pour la méchanceté, que je croirois manquer à ce que je dois à ces respectables animaux, si je le passois sous silence. O vous tous qui semblables à Mecene, feignez de dormir, lorsque de riches protecteurs veillent avec vos femmes ou vos filles, ânes postiches, écoutez ce que fit autrefois un âne véritable, & rougissez.

 

  Vous sçavez peut-être que Vesta étoit une Déesse, jeune & jolie, qui avoit juré par le Stix, que jamais aucun Dieu, encore moins un mortel ne toucheroit à certaine petite rose dont en naissant lui fit présent la nature. Déja quinze ans s'étoient écoulés, & Vesta n'avoit point violé son serment. Qui seroit vertueuse, si une Déesse ne l'étoit pas ? N'allez pas croire cependant que sa fidélité n'eût point été mise à l'épreuve. Tous les Dieux avoient tenté de ravir la rose, tous excepté Priape, s'étoient avoués vaincus; ce Priape avoit le don de la persévérance : avec elle il prétendoit obtenir la rose; mais hélas le pauvre Dieu n'avoit pas mieux réussi que les autres, & Velta rioit de ses tourments.

 

  Un jour que cette jeune Déesse, assise sur un lit de gason, réfléchissoit sur les différens assauts qu'elle avoit repoussés, & s'applaudissoit en secret de ses triomphes, un doux sommeil se glissa sur ses paupieres, sans s'en appercevoir, elle s'endormit. Priape étoit aux aguets : ce sommeil involontaire étoit son ouvrage. Dégouté de la persévérance, le fripon avoit eu recours à la ruse. O pour le coup, dit-il en s'approchant, la rose est à nous. Il dit & déja... Un âne paissoit aux environs. Il s'apperçut des criminels desseins du Dieu : indigné de sa témérité, il se met à braire : Vesta s'éveille : Priape... Priape est disparu.

 

  Lactance nous apprend que c'est en mémoire de cet important service, qu'autrefois pendant les fêtes de Vesta, on promenoit dans les rues de Rome, des ânes couronnés de fleurs, avec des pains suspendus à leur col. Honneur bien légitime sans doute ! On ne sçauroit trop récompenser les amis de la vertu.

 

  Rentrez donc dans le néant, infâmes calomniateurs, ou rendez hommage à la vérité : cette fermeté que vous reprochez à l'âne, loin d'être un défaut, est une vertu que n'eurent jamais vos pareils : sa timidité est une large prudence. Il n'est ni lâche ni méchant. Vous seuls méritez ces reproches odieux. L'âne pourroit ici se vanger, il pourroit réveler vos vices, & vous couvrir d'ignominie........ mais non. C'est assez que d'avoir vangé la vérité outragée, il faut épargner les coupables.

 

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CHAPITRE XVI 

 

Le coup de Patte

 

  POUR achever de démontrer la supériorité de nos baudets sur tous les animaux en général, & sur les ânes à courtes oreilles en particulier; il ne sera pas hors de propos de dire ici quelques mots sur les ânesses de Babylone; elles influent trop sur la société, pour les passer sous silence.

 

  Si ce n'est pas l'usage de chercher ce qu'on a, il en faut conclure que les Babyloniennes n'ont jamais eu la beauté en partage; elles la cherchent toute leur vie. Ce qu'il y a même de fort singulier, c'est qu'elles s'imaginent que c'est une marchandise qui se trouve au marché, & qu'avec de l'argent on peut l'acheter. En conséquence, elles courent soir & matin chez les marchands, pour en faire l'emplette : malheureusement aucun de ces vendeurs de beauté, n'a le privilège de livrer en gros, ils ne la donne qu'en détail; & chaque marchand ne tient souvent que d'une espèce. Chez celui-ci, ce sont les roses; chez celui-là, ce sont les lys : ici l'on trouve la fraîcheur, d'un autre côté, on vend des dents; ailleurs on distribue des boucles, des chignons; un sixième tient magasin de gorges de tout âge, de toutes grosseurs; un septième enleve la barbe; un huitième fournit de quoi faire des sourcils, & ainsi du reste. De façon qu'une femme est obligée de parcourir trente-six boutiques, avant que d'avoir rassemblé tout ce qu'il lui faut pour devenir belle.

 

  De retour au logis, c'est un autre Opera; il faut recoudre tous ces lambeaux séparés. Pour y parvenir, on a recours à des ravaudeuses de beauté, qu'on nomme Femmes de chambre : c'est un ouvrage immense. A peine deux heures de travail suffisent pour en venir à bout : il y a toujours quelque couture qui fait mal. Il n'est pas si facile qu'on pense de faire paroître neuf, un visage composé de pièces & de morceaux. Heureuse l'ânesse qui a une ravaudeuse habile! elle retournera sa figure de toutes façons.

 

  Les Babyloniennes n'étant pas naturellement belles, n'ont qu'une idée fort imparfaite de la beauté : cette idée est même très-sujette à changer. C'est ce qui a fait croire à plusieurs naturalistes, que la beauté est une chose de pure convention, qu'elle n'a rien de réel. D'autres, frappés de l'espèce d'uniformité qu'ils ont remarquée dans les traits de toutes les ânesses, n'ont osé décider la question. Pour moi, après avoir examiné fort scrupuleusement les Babyloniennes, j'ai observé que ce changement & cette uniformité venoient de ce que dans la Capitale, il paroît de tems en tems, un modele auquel toutes les ânesses qui aspirent au titre de jolies, doivent se conformer. Je me rappelle que dans mon dernier voyage, ce modèle avoit de quoi désespérer celles qui étoient brunes. Par bonheur on inventa une poudre rougeâtre, qui les mit à l'unisson; de sorte que toutes les ânesses de Babylone furent blondes.

 

  Je pense que le modèle en question, n'est qu'un buste terminé en pointe, posé sur un piedestal ovale, revêtu d'une riche draperie, qui tombe par derriere jusqu'à terre. Du moins, telle est la forme de toutes les Babyloniennes : plus elles sont pointues par le bas du buste, plus elles approchent du modele, plus elles se croient jolies. Leur corps ressemble à un cone renversé; leur tête est placée sur la base du cone, & la pointe porte sur un piedestal ovale, tel que celui dont je viens de parler : c'est-là ce que l'on appelle une femme.

 

  Comme le modele n'a ni pieds ni jambes, & que les ânesses de Babylone en ont, cette imperfection leur cause bien de l'embarras : elles font toutes leurs efforts pour cacher cette diformité. Communément elles disent qu'elles n'ont point de pieds, ou qu'ils sont si petits, si petits, que ce n'est pas la peine d'en parler. Malheur à celles à qui la nature en a donné de bien dodus, on les pressera, on les gênera, jamais ils ne verront le jour. Aussi, pourquoi les Cordonniers n'ont-ils pas l'esprit de les rendre invisibles ? A coup sûr, se sont des sots.

 

  On devine aisément que n'ayant pas de pieds, ou du moins feignant de n'en pas avoir, il n'est pas possible que les Babyloniennes puissent marcher : elles ne sont pas faites pour cela. On les accuse cependant d'être toujours en mouvement, de ne pouvoir rester un seul moment à la même place : cela n'est pas surprenant, une girouette doit tourner au moindre vent.

 

  Ces qualités extérieures sont soutenues par des caprices sans nombre, un million de grimaces, & un babil sans fin. Elles se détestent réciproquement, & ne se plaisent qu'avec les ânes du même pays. Elles leur font accroire qu'elles sont les créatures les plus parfaites, les plus accomplies qui soient dans l'Univers. A force de l'entendre repéter, ces ânes s'imaginent bonnement qu'elles ont raison : ils leur ont dressé des autels; ils ne reconnoissent point d'autres Dieux.

 

  A Montmartre, l'âne & l'ânesse vont d'un pas égal; l'un ne se croit pas plus que l'autre; tous deux travaillent, tous deux sont utiles à la patrie. A Babylone, c'est bien différent; les ânesses sont des Reines : des Reines ne travaillent pas : les ânes sont leurs sujets, leurs esclaves, & quelque chose de pis encore.

 

  Une ânesse qui a sçu copier le modele du jour, est la boussole de l'entendement des Babyloniens. C'est elle qui dirige leurs pensées, leurs paroles, leurs actions. Rien ne sera bien dit, rien ne sera bien fait que ce qu'elle aura dit, fait ou fait faire : lui desobéir, est un crime de leze-Beauté Divine. Quiconque n'encense pas l'idole, est regardé comme un athée; les foudres de l'indignation ont déjà frappé sa tête, il ne parviendra jamais.

 

  J'ai connu un âne de robbe, qui avoit pour maîtresse, une de ces soi-disantes beautés divines; c'étoit elle qui dictoit ses Arrêts : celle-ci a décidé que deux ânes d'épée doivent s'égorger, il faut qu'ils s'égorgent; un poste est vacant, un mauvais sujet le demande, une ânesse le protége, le poste est à lui. Une ânesse titrée déclare que telle autre ânesse est sujette à faire de faux pas; fût-elle l'ânesse la plus ferme du monde, il faut que tous les ânes de l'assemblée soient de son avis ? Sans cela, point de miséricorde. Un simple doute est un crime; & l'ânesse qui donne le ton, fut-elle la plus abominable ânesse de Babylone, il faudra lui supposer des vertus.

 

  Les ânes de Montmarte ne sont pas si complaisans; ils croiroient faire un crime horrible s'ils étoient juges, de ne prendre pour loi, que le caprice de leur maîtresse : ce seroit Venus elle-même qui leur présenteroit un mauvais sujet, ils se reprocheroient toute leur vie, s'ils le préféroient à un âne de mérite. Jamais on ne les entendra, pour faire leur cour, louer les présens, & parler mal des absens. Qu'on les traite, si l'on veut, d'ânes grossiers, d'ânes sans principes, sans éducation, ils ne s'en fâcheront point. C'est acheter trop cher le titre de poli, que de le payer aux dépens de l'honneur & de la vérité.

 

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CHAPITRE XVII 

 

Les trois Points

 

  CE n'est pas assez pour apprécier le mérite d'un animal, que de connoître la nécessité des services qu'il rend, ses bonnes ou mauvaises qualités, & celles de ses rivaux; il faut encore considérer l'étendue des soins qu'il exige, les frais qu'il occasionne, les accidens auxquels il est sujet. Or, sous ce triple point de vûe, l'âne doit encore l'emporter sur le reste des animaux.

 

  Un ânon vient de naître : insensiblement sa mere va l'élever. A peine aura-t'il deux ans, qu'il sera en état de rendre service à son maître : il est utile avant que d'être onéreux. Son enfance n'exige aucune peine, aucun soin. Jamais on n'a emmailloté les ânons, jamais on n'en a vu de contrefaits : c'est la nature qui les forme, rien d'imparfait ne sort de ses mains. En avançant en âge, il ne devient pas plus embarrassant : je l'ai déjà dit, la toilette d'un âne est la plus courte & la plus facile des animaux. Il n'est point sujet comme eux à la vermine; ainsi qu'on l'étrille ou qu'on le néglige, c'est indifférent pour lui. Si quelque chose le gêne, il se roule par terre ou se frotte contre un arbre; il n'a besoin ni de valets de chambre, ni de laquais : il se sert lui-même. Sa vieillesse n'est point incommode; à peine s'apperçoit-on qu'il n'est plus jeune; sur les bords de sa tombe, comme au printems de son âge, il aime à rendre service, il travaille sans cesse, il n'en est que plus précieux.

 

  Quant à la dépense, elle est fort légere; & par conséquent peu dispendieuse. Un de nos habiles calculateurs a même démontré, qu'un Moine, un Chanoine, un cochon, mangent plus en une heure, qu'un âne de bon appetit en huit jours. Aussi depuis que Montmartre existe, on n'a jamais entendu dire qu'un baudet fût mort de gras fondu : ils n'ont pas même d'indigestions. L'âne doit cet avantage à sa sobrieté; frugal dans ses repas, il ne mange rien de ce qui sçait pouvoir lui être nuisible; il ne prend de nourriture, qu'autant qu'il en a besoin pour vivre. Peu friand, il mange tout ce qu'on lui donne (12). Sa boisson est le seul objet sur lequel il est d'une délicatesse extrême : il ne veut que de l'eau bien nette, bien claire; il se passera plutôt de boire une journée entiere, que de se désaltérer dans des bourbiers, dans des marais : tel est l'âne dans ses repas, un chardon encore verd, une source d'eau pure, voilà son nectar, voilà son ambroisie.

 

  Il est aisé de voir qu'on peut regaler l'âne à peu de frais; c'est ce qui a fait dire au judicieux Auteur du spectacle de la nature, que l'âne est le moins coûteux & le plus utile des animaux. On l'achete lui-même à bon compte : on vend des chiens, des singes, des oiseaux, cent écus, quatre cens francs; un âne bien étoffé ne coûte pas vingt écus : tant il est vrai que ce n'est pas par leur prix, qu'il faut juger des choses.

 

  Les moutons sont sujets à la gravelle, les chevres ont la salive brûlante & vénimeuse. Folette, cette chienne si douce, si tranquille, est furieuse, elle écume, elle mord, elle enrage; ce beau cheval étoit hier si léger, si vif, aujourd'hui à peine peut-il faire quatre pas; il est poussif. L'homme enfin est accablé d'une infinité de maux; les Babyloniens en trouvent jusques dans le sein du plaisir. L'âne est le seul dans la nature qui a le privilège d'être exempt de tous les maux.(13)

 

  Spécifique de Nicole, élixir de Garrus, vous n'obtiendrez point à vos maître des habits brillans, des équipages, des laquais : les ânes n'ont pas besoin de vous. La célébre école vétérinaire manqueroit d'occupation, s'il n'y avoit que des ânes dans le monde : nés robustes, endurcis par le travail, modérés dans leurs repas, nos baudets ne prennent point de Kervazer pour aider à la digestion; ils ignorent ce que c'est que d'être malades; la santé brille dans leurs yeux; le germe de la vie est dans leur cœur. Les ânesses partagent avec eux ce rare avantage, & leurs petits naissent sains & robustes comme eux.

 

  Ce n'est point non plus l'usage parmi les ânes de Montmartre, de rougir de sa santé; ils n'ont point de ces maladies complaisantes, qui surviennent & se dissipent à la volonté du malade. On n'a jamais vu à leur lever, un disciple d'Esculape leur tâter le poulx, leur regarder la langue, & prenant du tabac d'Espagne dans une boëte d'or, ordonner un lait de poule à Madame, & des restaurants à Monsieur. La satisfaction, un bon regime, de l'exercice, voilà les remedes de l'âne, voilà ses Médecins.

 

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CHAPITRE XVIII 

 

Propriétés de l'Asne.

 

  J'ETOIS sur le point de terminer cet éloge, lorsque j'ai trouvé encore différens matériaux qui appartiennent à mon sujet. Comme je ne ressemble pas à ces Architectes qui ont toujours soin de mettre en réserve de quoi bâtir leur maison en réparant celles des autres; je vais employer les matériaux qui me restent, & je vais d'abord commencer par les propriétés de l'âne.

 

  Si nous en croyons les anciens auteurs, les propriétés de l'âne sont infinies : sa tête enterrée au milieu d'un jardin, le rend plus fertile, plus fécond; ses os pilés, & bus avec du vin sont un contre-poison; la cole qu'on fait en Chine avec sa peau, délayée dans de l'eau tiéde, arrête les pertes de sang. Avez-vous le mal caduc ? Prenez la corne du pied d'un âne, reduisez-la en cendres, jettez ces cendres dans un verre de vin, prenez ce breuvage, ayez la foi & vous serez guéri. Si vous avez des écrouelles, des engelures, appliquez ces cendres sur les parties affligées; & vos douleurs disparoîtront. La fumée de cette même corne, facilite l'accouchement d'une femme dont l'enfant est mort. Trois ou quatre goutes de sang d'âne bus dans du vin, guérissent de la fiévre continue. Pline dit que l'eau qui reste dans le sceau après que l'âne a bu, appaise les maux de tête; ses reins, ajoute le même Auteur, guérissent d'un mal assez drole, c'est l'incontinence. Il n'y a pas jusqu'à l'urine d'âne, jusqu'à ses excréments, qui ne soient utiles & bienfaisans.

 

  Quel nouveau spectacle (14) frappe mes regards ! Où vont ces ânesses ? O toi qui les conduit en faisant claquer ton fouet, & crachant des injures au nez des passans, parles ! Instruits-moi, où diriges-tu tes pas ? Quoi, tu vas dans le Palais des Grands ! Ces animaux qu'ils méprisent, leur sont donc nécessaires ! Oui sans doute, ils leur sont nécessaires : victime des plaisirs qu'ils ont tant désirés, le nectar des Dieux s'est changé pour eux en poison. Leur santé ébranlée, leur corps chancelant, tout chez eux annonce un dépérissement total. A qui s'adresseront-ils dans ces tristes momens ? Quel objet dans la nature sera capable de les arracher des bras de la destruction ? Seras-ce vous, lions superbes, tigres furieux, terribles léopards ? Non; loin de sauver leurs jours du naufrage, vous les engloutirez aussitôt. Seras-ce vous, froids habitans de l'onde, ou bien vous, délicats volatilles, perdreaux, bécasses, fésans ? Hélas ! Vous êtes la plûpart les auteurs de leurs douleurs cruelles; loin de les soulager, vous redoubleriez leurs tourmens. Cedez la place à cette ânesse qui s'avance; elle porte dans ses mamelles, la santé & la vie.

 

  Le lait d'ânesse (15) est également favorable aux graces, comme à la santé. Il les ranime, les conserve, les embellit. Poppée, cette brillante coquette de l'ancienne Rome, pour réparer les désordres qu'occasionnoient à sa beauté des plaisirs trop souvent réitérés, se plongeoit dans des bains faits avec du lait d'ânesse. C'est ainsi qu'elle sçut prolonger le régne de ses charmes; c'est ainsi que de simple grisette, elle devint la femme de Néron, & monta sur le Trône des Césars.

 

  Où trouvera-t-on dans l'Univers (16), un animal qui réunisse à la fois des propriétés si grandes, si variées ? les anciens faisoient des flutes avec des os d'ânes, & les trouvoient admirables. les Turcs font avec sa peau du chagrin; les François des cribles; & par-tout des souliers, des timbales, des tambours.

 

  A l'égard de la chair de l'âne, quoi qu'en dise le trés-vénérable Galien, elle n'est point dangereuse; celle des ânons a même toujours passé pour très-délicieuse. Est-elle fraîche ? On croit manger du liévre. Commence-t-elle à se flétrir ? On la confond avec du cerf. Les Grecs & les Romains, ces célèbres gourmands, mettoient la chair d'ânon au rang des mets les plus exquis. Mécenes, ce favori d'Auguste, qui chérissoit tant les gens d'esprit, aimoit aussi les ânons; il en mangeoit toujours avec un plaisir nouveau : il leur trouvoit un goût admirable. Varron nous assure que de son tems, on n'en servoit que sur la table des Rois & des Pontifes : ce qui fait qu'on appelloit l'ânon, un mets Pontifical. Il ajoute que ceux de Reate & de Pessinunte, étoient les plus recherchés; qu'on en achetoit souvent un seul, quarante mille sexterces, qui font à peu près mille écus.

 

  Orose fait mention d'un Sénateur nommé Axius, qui aimoit pareillement les ânons; mais il paroît qu'il n'étoit pas aussi scrupuleux que ses confreres : car il n'achetoit les siens, que cent écus, quatre cens francs.

 

  Auluguelle, dans la liste qu'il nous a laissée des mets friands & précieux, a placé les ânons; il nomme ceux de Pessin ou Pessinunte, comme les plus estimés.

 

  Dans des tems moins reculés, le Chancelier Duprat mit en France la chair d'ânon en réputation; on en servoit sur les meilleures tables de Babylone : & un repas sans un morceau d'ânon, ne fut plus un grand repas.

 

  Il y a encore des Pays où les ânons sont le plat du Maître, le morceau le plus friand. Nos voyageurs rapportent qu'en Afrique on va à la chasse aux ânons sauvages, comme en Allemagne à la chasse au daim, au sanglier. On les prend dans des filets; & la chair en est exquise.

 

  Terminons ici cette légere esquisse des propriétés de l'âne : elle doit suffire pour convaincre de l'utilité & de la supériorité de cet animal; il se donne en totalité pendant sa vie; il sert encore en détail après sa mort : un Dieu n'en feroit pas davantage.

 

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CHAPITRE XIX 

 

L'Asne est infaillible.

 

  ON a demandé s'il existoit dans la nature un être incapable de se tromper : on peut repondre affirmativement que c'est un âne qui prédit le beau tems ou la pluye : il ne se trompe jamais.

 

  Je n'entreprendrai point ici d'expliquer la raison de ce phénomene extraordinaire; l'âne a-t-il une connoissance supérieure à l'homme sur cet objet ? Est-ce chez lui un don surnaturel, ou cela dépend-t'il de sa constitution phisique ? C'est ce que j'ignore. Je laisse ce problême à resoudre à quelque Academicien célébre, curieux de connoître le principe des choses. Pour moi, je me contente de mettre à profit leurs effets : je n'en cherche pas davantage.

 

  Je sçais qu'il y a des ânes à courtes oreilles qui s'avisent aussi de prédire la pluye & le beau tems : on les nomme des Astrologues, des faiseurs d'almanachs. Je me suis même une fois avisé de vérifier leurs prédictions; j'ai reconnu que depuis l'almanach doré sur tranche, jusqu'à celui qu'on habille en bleu, ce sont tous imposteurs. L'âne seul est infaillible : le tems qu'il annonce, arrive toujours.

 

  Cette infaillibilité a été cause que dans le tems qu'en France, les Rois avoient à leur gage des fols, des astrologues, des sorciers; un âne fut décoré de la place d'Astrologue Ordinaire du Roi suivant la Cour. C'est sous Louis XI, que les Chronologistes ont placé ce célébre événement. Un jour que ce Prince, après avoir consulté son Astrologue qui lui avoit promis le plus beau tems du monde, s'amusoit à chasser, je ne sçais dans quelle forêt, il rencontra un vieux charbonnier qui marchoit fort tranquillement avec un âne. Louis XI qui aimoit à parler, ne put s'empêcher de questionner ce bon homme. Entre autres choses, il lui demanda si la journée se passeroit sans pluye. Le charbonnier répondit qu'il ne tarderoit pas à pleuvoir, qu'il en étoit sûr; que son âne lui avoit dit. Le Roi rit beaucoup de cette réponse, & continua de chasser; cependant le ciel se couvre, la pluye commence; & Louis XI, tout Roi qu'il étoit, fut honnêtement mouillé. Il reconnut alors que le charbonnier & son âne, n'avoient pas tort; il fit venir l'un & l'autre à la Cour, leur donna les mêmes appointemens qu'à son Astrologue, qui fut chassé avec ignominie.

 

  Comme le mérite, sur-tout lorsqu'il est recompensé, soit à la Cour, soit ailleurs, fait des jaloux; on a tâché de diminuer celui de l'âne. On a dit qu'il n'est pas le seul animal dans la nature, qui soit en état de faire de bons almanachs. Des grenouilles, des hirondelles, des macreuses, des plongeons, des canards, des chats, &c, se sont des envieux, on ne doit point les écouter. J'ai même lu quelque part, que toutes leurs prophéties sont fausses, incertaines, schismatiques, erronées; au lieu que celles de l'âne sont de la derniere évidence. Se roule-t-il sur la terre ? Soyez persuadé que dans peu vous aurez du beau tems. Dresse-t-il les oreilles ? Marche-t-il de côté ? C'est signe de pluye. Consultez cet almanach, & vous verrez qu'il ne ment jamais.

 

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CHAPITRE XX 

 

Honneurs rendus à l'Asne.

 

  LE chapitre précédent nous apprend que l'âne n'a pas toujours été méprisé de tout le monde, & qu'il s'est trouvé des gens sensés qui ont rendu justice à son mérite. L'envie a beau se déchaîner contre la vérité, le vrai mérite triomphe toujours.

 

  J'ai déja parlé de la cause qui mérita à l'âne de Silene, une place honorable parmi les Astres du firmament. J'ai raconté le triomphe de ces animaux à Rome pendant les fêtes de Vesta; j'ai fait mention de cette Statue que les Habitans de Napoli érigerent en l'honneur de l'âne, inventeur de l'art de tailler la vigne. Enfin l'on a vu que les plus grands hommes ont été comparés à l'âne, que les plus illustres familles ont été décorées de son nom; & que plusieurs graves personnages l'ont toujours préféré au cheval. Tous ces faits annoncent quel est le prix de l'âne, quel estime on doit en faire, & combien sont mal fondés les préjugés des Babyloniens.

 

  Plutarque, dans la vie de Caton, parle d'une mule digne race de l'âne, qui ayant rendu de longs & importants services au Peuple d'Athenes, fut exemptée de travail & autorisée à paître par-tout où elle voudroit : cette respectable bête, quoique fort âgée, se plaçoit encore devant les chariots qu'elle rencontroit, & encourageoit dans son langage, les animaux qui les traînoient, souvent elle leur prêtoit son secours. Cette rare activité produisit un si grand effet sur l'esprit des Atheniens, qu'ils ordonnerent que cette mule seroit nourie toute sa vie aux dépens du public. Asnes à courtes oreilles, qui jouissez du même privilege, combien parmi vous qui ne l'ont pas acquis à si juste titre ?

 

 (18) Quelques grands, quelques signalés que soient les honneurs, les privileges accordés aux ânes, par les anciens, ce n'est rien en comparaison de ce que les modernes ont fait pour ces vénérables animaux. On a institué une fête en l'honneur de l'âne, & cette fête fut célébrée long-temps dans les plus grandes villes de la France, avec toute la pompe & la magnificence possible. On revêtoit un âne d'ornements superbes : il assistoit à un office composé en son honneur : on lui donnoit l'encens, la plus belle place étoit pour lui, enfin il étoit reconduit avec le plus grand appareil au lieu où on l'avoit pris. Faut-il que des usages si beaux, des honneurs si légitimement dûs, ayent été abrogés ? Il y a des gens qui soutiennent qu'ils n'ont point été abolis, mais que ce sont les ânes à courtes oreilles qui ont usurpé ces honneurs. Qu'ils ont encore la premiere place dans les cérémonies, qu'ils portent des ornemens magnifiques, qu'on leur donne l'encens....... c'est une injustice de plus : ô postérité, postérité, tremble ! Le crime de tes peres retombera sur la tête de tes enfans.

 

  Que c'est avec plaisir que je me rappelle cette sensibilité dont autrefois les Sancerois furent pénétrés envers les ânes, lorsqu'ils furent obligés de les tuer pour vivre. Cette histoire, quoique douloureuse, fait trop d'honneur aux ânes pour n'en pas embellir cet éloge. Elle est digne d'être transmise aux siècles les plus reculés.

 

  Vous sçaurez donc, ô vous tous qui naîtrez un jour, ânes futurs, que du temps de Charles IX, temps de guerre & de désolation, Sancere fut assiégée & réduite aux dernieres extrêmités : on mangea les rats, les souris, & comme les chats devenoient inutiles, on les mangea aussi. Les ânes furent épargnés : on aima mieux se nourir des plus vils excrements, que de faire périr ces utiles animaux. Cependant la disette augmente, tout manque, & il n'arrive aucun secours. On se résolut enfin à manger les ânes : c'étoit une désolation que de voir alors les repas de ces pauvres Sancerois. Non jamais la tendre Heloïse n'a tant soupiré en écrivant à Abelard. Jamais Candide n'a fait entendre des cris aussi aigus sur la mort du Docteur Panglos, que Sancere en mangeant des baudets. Quand il fallut tuer le dernier, la pitié s'empara de tous les cœurs. La perte de ce dernier reste du plus précieux des animaux, fut pleurée plus amerement que celle des premiers nés d'Egypte, & l'on ne peut douter qu'il ne se soit trouvé des Sancerois assez généreux pour préférer la mort, à une vie conservée au prix de celle d'un âne. Sancere, Sancere, petite ville du Berry, tu ne seras point confondue avec les autres villes de la France; cette action passera à la postérité, & ta sensibilité t'assure une gloire immortelle.

 

 (19) Je ne suis point étonné quand je réflechis sur les honneurs qu'on a rendus aux ânes dans tous les temps, qu'on ait soupçonné des Nations entieres de l'adorer comme un Dieu. Ce qui me surprend au contraire, c'est qu'on se soit avisé de leur en faire un crime. On a rendu un culte à des animaux qui n'avoient rien de Divin, à des animaux dangereux, inutiles. On ne s'est point avisé de contester leur divinité : pourquoi chicaner sur celle des baudets , Le veau d'or des Juifs copié sur le bœuf des Egyptiens, ne vaudra jamais un âne.

 

  Vous qui avez encore pour ces sublimes animaux, un respect qui va jusqu'à la vénération; habitans de Maduré, sages Cavaradouques, loin de vous blâmer, vous recevrez ici mes éloges. Vous regarderez les ânes comme les êtres les plus nobles, les plus parfaits qui soyent sur la terre; vous les cherissez comme vos freres, vous les traitez comme vos amis, puisse votre opinion devenir celle de l'Univers !

 

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CHAPITRE XXI 

 

Le Trône.

 

  A considérer les préjugés reçus, on diroit que plus on est méchant, plus on est terrible, plus aussi on est respecté des mortels : si la crainte fit les Dieux, la terreur est la mere des Rois.

 

  On a décerné au lion les honneurs de la Royauté : quel est donc son titre pour aspirer à ce rang suprême ? Il est le plus cruel, le plus sanguinaire des animaux : Est-ce donc en égorgeant ses sujets, qu'on regne sur eux ? La barbarie seroit-elle la fille aînée des Rois ?

 

  J'ai une idée plus grande, plus sublime du pouvoir suprême. Un Roi doit être juste, éclairé, bienfaisant : chargé de veiller sur le bonheur des autres, il doit se sacrifier pour les rendre heureux. Concilier le bien être général avec l'intérêt de chaque particulier, voilà le but de ses travaux. Si vous mettez sur le trône un cœur barbare, un monstre, ce n'est point un Roi; c'est le fleau de l'Univers.

 

 (20) Que le lion cesse donc d'usurper un titre qu'il ne mérita jamais; un Roi doit être le pere de ses sujets; le lion en est le boureau. Il s'abreuve de leur sang, il se nourit de leur chair; est-il dans sa nature un monstre plus détestable ? Fuyons loin des lieux qu'il habite. Il est dangereux d'être auprès des Tyrans.

 

  Le cheval est trop fier, trop plein de lui-même pour monter sur le trône. Un Roi doit être populaire, la dureté ne doit point siéger dans son cœur. Elevé au-dessus des autres, il n'en est pas moins leur égal; il est foible & mortel comme eux. Le cheval n'est occupé que de lui-même, audacieux, plein de feu, il voudroit être adoré. Un Roi ne doit être que bien aimé.

 

  Seras-ce au mouton que nous donnerons le diadême ? Il est doux, paisible, compatissant, il fera des heureux. Vous vous trompez : les deux extrêmités sont également à redouter sur le trône. Un Prince méchant & un Roi trop bon, s'avancent d'un pas égal vers la tyrannie. Le premier y marche tout seul; le second s'y trouve porté par ceux qui l'environnent; voilà la seule différence.

 

(22) Vous sçavez ce qui arriva autrefois au singe, lorsque les animaux le déclarerent leur Roi; des grimaces, des gambades, des singeries lui mériterent cette gloire; mais le jour même il tomba dans un piége..... Avec beaucoup d'esprit on peut plaire aux hommes. Ce n'est pas assez pour regner sur eux.

 

  Le regnard est adroit, dissimulé : ces deux qualités lui placeroient-elles la couronne sur la tête ? On a dit que qui ne sçait pas dissimuler ne sçait pas regner. Le renard sera donc un Monarque accompli, il dissimulera toujours. Que le ciel écarte un pareil Prince du trône; une tyrannie ouverte est moins terrible qu'une politique cachée. Si la vérité étoit exilée de la terre, elle devroit encore se trouver dans la bouche des rois; voilà l'oracle des Souverains. Je vois encore le coq & le paon sur les rangs; mais ni l'un ni l'autre n'aura mon suffrage. Le premier sacrifieroit tout à ses plaisirs; le second feroit tout servir à son faste. Ce n'est point pour eux, c'est pour leurs peuples que regnent les Rois.

 

  Il ne nous reste plus que l'âne. Pourquoi l'écarterions nous du trône ? Il n'est ni ambitieux, ni rusé, ni méchant; s'il est paisible, il a de la fermeté & du courage dans l'occasion. Laborieux, sobre, vigilant, il a toutes les qualités nécessaires pour faire un bon Roi & un grand Prince. Son regne sera celui de l'équité : un Roi juste n'a jamais fait de malheureux.

 

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CHAPITRE DERNIER 

 

Peroraison.

 

  TERMINONS ici notre carriere, & finissons par engager les Babyloniens qui lirons cet Eloge, à fouler aux pieds les préjugés de l'éducation; à ne pas juger des choses par ce qu'en disent les autres, mais par ce quelles sont réellement; à ne rien admettre qu'après l'avoir examiné de sens froid, qu'après l'avoir reconnu véritable & conforme à la raison; la prévention est le cheval de bataille des sots.

 

  Puissent mes Lecteurs ne voir désormais dans le lion qu'un monstre féroce & redoutable; dans le cheval qu'un animal agréable, quelquefois utile, souvent dangereux. Dans le reste des animaux que des êtres d'une utilité médiocre, ou qui n'en n'ont d'autre mérite que leur rareté. Dans l'âne enfin un animal facile à élever, facile à nourir, facile à conserver; un animal utile & nécessaire; un animal qui mérite à juste titre le rang de Roi des animaux.

 

  Ce qui doit sur-tout fixer leur attention, c'est de ne plus confondre les ânes à courtes oreilles avec ceux de Montmartre. Ce sont deux races absolument différentes; elles n'ont ni la même forme extérieure, ni les mêmes inclinations. Les premiers sont frivoles, stupides, gourmands, paresseux, insolents : la gravité, l'esprit, la modestie, l'amour du travail, l'humanité, voilà les attributs des seconds; ils sont des ânes véritables, des ânes accomplis, au lieu que les autres, soit mâles, soit femelles, ne sont qu'une race bâtarde, qu'une race dégénérée, digne plutôt de commiseration que de mépris. Revenez donc, ô Babyloniens, revenez de vos préjugés sur les habitans de ma patrie & ceux de la vôtre. Ayez pitié des seconds, respectez les premiers, c'est le moyen de rendre justice à tout le monde.

 

 

 

F I N.

 

 

 

 

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NOTES 

  

(1)  Montmartre est un village situé à un mille de Babylone, recommandable par la pureté de l'air, une Abbaye de Religieuses, & des moulins à vent. (retour au texte)

 

(2) Daniel Heinsius, Chevalier de S. Ma.., Professeur en Histoire & en Politique dans l'Université de Leyde, mort en 1655, a fait en latin l'éloge de l'âne. Jean Passerat, qui fut Professeur d'éloquence à Paris après l'assassinat de Ramus, étoit de Troye en Champagne; il a fait aussi en Latin le panégyrique de l'âne. En 1729, il parut un troisième éloge de l'âne en Langue Babylonienne. On concevra aisément que de ces trois éloges, j'en ai pu faire un : ce n'est pas un mystère. (retour au texte)

 

(3) Vid. Joannes Pierus Valerianus Hieroglific, Lib. 12, cap. 20. (retour au texte)

 

(4) En Hébreu on appelle un âne, Chamor; & le vin Chomer. Ifid. Lib. 2 Orig. fait venir le mot âne, du verbe latin assidere, qui signifie être assis; parce que la maniere la plus usitée de s'en servir autrefois, étoit de s'asseoir dessus.

Lemery, dans son Dictionnaire, fait descendre l'âne d'un mot grec, qui signifie lent, paresseux; c'est une pure méchanceté de sa part; car dans la même Langue, il pouvoit le faire venir d'un autre mot qui signifie, sans défaut. Cette éthimologie est préférable à l'autre; elle est conforme à la chose. (retour au texte)

 

(5) Un Berger de la Palestine qui gardoit les chevres d'un Couvent, s'étant apperçu que lorsque ces animaux avoient mangé d'un certain arbuste, nommé caffé, ils ne faisoient que cabrioler pendant la nuit; il fit part de ce prodige au Prieur du Couvent, qui se douta que ce fruit contenoit une vertu insomnifique. Comme ces Moines étoient de grands dormeurs, il tenta sur eux une expérience; elle réussit au-delà de ses desseins : aucun des Moines qui avoit gouté du fruit, ne put dormir, tous assisterent à Matines. Le Prieur leur revela son secret. Bientôt il courut de Monastere en Monastere : & graces au caffé, on ne manqua plus les Matines. Telle est, à ce qu'on dit, l'origine du caffé; c'est ainsi que s'en est introduit l'usage. Mais, hélas ! Tout dégénere. Les Moines prennent en vain du caffé, il ne les reveille plus. (retour au texte)

 

(6) Buffon dit que l'âne n'est ardent que pour le plaisir, ou plutôt il en est furieux, au point que rien ne peut le retenir, & qu'on en a vu s'excéder, & mourir quelque tems après. Il faut convenir que les on voyent toujours de belles choses. (retour au texte)

 

(7) Le Parlement pour un Arrête de Réglement du 30 Mars 1635, a fait défense de courir à cheval dans les rues de Paris. Un gagne-denier a été condamné, par un Arrêt du 5 Décembre 1731, confirmatif d'une Sentence du Châtelet de Paris, à être attaché avec cet écriteau au carcan....Pour avoir renversé un homme & blessé une femme, en faisant galopper un cheval qu'il ramenoit de s'abreuvoir. (retour au texte)

 

(8) Aulugelle L. 3. ch. 9. nous apprend que ce cheval étoit d'Argos; c'étoit le plus beau cheval qu'on eût vu à Rome. Celui qui le posséda le premier, fut Cneus Sejus, que Marc-Antoine fit mourir. Dolabella l'acheta ensuite dix mille sexterces, & Dolabella fut tué pendant la guerre civile. Il passa successivement entre les mains de Cassius & de Marc-Antoine, qui tous deux périrent de mort violente. D'où vint le proverbe : cet homme a le cheval de Sejan, pour désigner un homme malheureux. On a remarqué que le Connétable de Bourbon, dont les malheurs & la mort funeste pendant le siége de Rome sont assez connus, avoit pour devise : EQUOSEJANO. Dans tous les siécles, il semble que le hasard a concouru à accréditer les préjugés & la superstition.. (retour au texte)

 

(8b) Un cochon qui s'embarrassa dans les jambes du cheval de ce jeune Prince, fut cause de cet accident. Louis le Gros, donna aussitôt une Ordonnance par laquelle il défendit de laisser à l'avenir des cochons divaguer dans les rues de Paris. M. de Sainte-Foix observe à ce sujet, que l'Abbaye de S. Antoine fit des représentations sur cette Ordonnance, & prétendit qu'en considération de son Patron, qui avoit un de ces animaux pour toutecompagnie, elle avoit le droit d'entretenir des cochons, soit dans l'enceinte du Monastere, soit ailleurs. Son privilège fut confirmé. (retour au texte)

 

(9) Cordemoy est le premier qui a dit du bien de la reine Brunehaut. Les Historiens modernes prétendent que les anciens n'en n'ont mal parlé, que parce qu'ils étoient moines, & qu'elle ne leur a point fait de bien. Mais c'est une plaisanterie; & quoique Voltaire ait dit qu'elle avoit à peu près 80 ans, lorsqu'on suppose qu'elle fut mise à mort, & qu'à cet âge une femme n'a point de cheveux; d'où il conclut que ce fait est faux : malgré ces raisons, j'ai cru pouvoir suivre l'opinion commune, qui la fait traîner par un cheval, à la queue duquel elle étoit attachée; sans m'embarrasser si c'étoit par les pieds, par les mains ou par les cheveux. (retour au texte)

 

(10) (note signalée dans le texte, mais inexistante : voir "claye") (retour au texte)

 

(a) "Metium in diversa quadrigae distulerant" Vitr. I.8, V.642. citation de Dom Joseph Cajot

Nicot, Thresor de la langue française (1606) donne aussi une définition du verbe "tirer" qui introduit les histoires de Metius et de Brunehaut : (emprunté à l'ARTFL project)

"Tirer aucun à quatre chevaux, est le rompre en quatre pieces, à force de tirer par quatre chevaux picquez et chassez chacun en l'un de quatre divers endroicts, Quatuor equis vinctum in diuersa nitentibus lacerare. A. Gell. lib. 20. c. 1. Qui est une espece de supplice auquel le plus souvent sont condamnez les crimineux de leze majesté, Metius Suffetius dictateur des Albans, pour avoir faulsé la foy publique, à Tullus Hostilius Roy des Romains, fut le premier ainsi executé comme dit A. Gell. au dit lieu, et T. Live au 1. livre, mettant en avant iceluy Roy Romain ce genre de supplice inusité, et le faisant souffrir audit dictateur, à ce que comme il avoit eu le coeur et l'affection mipartie et fendue en deux (s'il le faut ainsi dire) pour tourner son armée à la faveur de l'ost ou Romain ou Fidenat, qui emporteroit le dessus de la bataille: aussi eust il par tel supplice le corps mis en deux pieces, car il fut lié à la queuë de deux chariots attelez chacun de quatre chevaux, comme dient lesdits autheurs, et Virgile au 8. livre de l'Aeneide, et deschiré en deux, dont l'ost Romain eut telle horreur, qu'aucun ne fut despuis par eux executé de telle mort, comme dit iceluy T. Live, et Servius sur ledit passage de Virgile le veut donner à entendre. Un et nouveau et dernier exemple de supplice non guere different de cestuy- ci fut fait souffrir par Hlothaire Roy de France à Brunehaut Roine blanche dudit Royaume, laquelle en pleine armée fut condamnée à estre tirée les cheveux et bras liez à la queuë d'une poultre indomptée, qui ruant et courant à travers les rochers, halliers et buissons, luy esboula le cerveau et mit le corps en plusieurs pieces. Aimoin li. 4. chap. 1. In diuersum iter equis quatuor concitatis lacerum in quoque corpus, qua inhaeserunt vinculis membra differri, Liu. lib. 1. Citis in diuersa quatuor equis differri ac raptari. Virgil. lib. 8. AEneid. est le premier qui a dit du bien de la reine Brunehaut. Les Historiens modernes prétendent que les anciens n'en n'ont mal parlé, que parce qu'ils étoient moines, & qu'elle ne leur a point fait de bien. Mais c'est une plaisanterie; & quoique Voltaire ait dit qu'elle avoit à peu près 80 ans, lorsqu'on suppose qu'elle fut mise à mort, & qu'à cet âge une femme n'a point de cheveux; d'où il conclut que ce fait est faux : malgré ces raisons, j'ai cru pouvoir suivre l'opinion commune, qui la fait traîner par un cheval, à la queue duquel elle étoit attachée; sans m'embarrasser si c'étoit par les pieds, par les mains ou par les cheveux. (retour au texte)

 

(11) (La note 11 n'existe pas)

 

(12) Diogenes Laerce dit que Chrysippe voyant un âne qui mangeoit de bon appetit un plt de figues, fit apporter du vin dans un sceau, afin qu'il ne mangeât pas sans boire. L'âne ayant bu cinq ou six pintes en deux traits, Chrysippe y prit tant de plaisir, qu'il en mourut à force de rire : c'étoit mourir à bon marché. (retour au texte)

 

(13) On dit que l'âne est sujet à la galle, mais M.Buffon assure que c'est fort rare. (retour au texte)

 

(14) Le lait d'ânesse est un reméde éprouvé & spécifique pour certains maux. L'usage de ce reméde s'est conservé depuis les Grecs jusqu'à nous. Pour l'avoir de bonne qualité, il faut lui choisir une ânesse jeune, saine, bien en chair; qui ait mis bas depuis peu de tems, & qui n'ait pas été couverte depuis. Il faut lui ôter l'ânon qu'elle alaite, la tenir propre, la bien nourrir, d'avoine, d'orge & d'herbes dont les qualités salutaires puissent influer sur la maladie : avoir attention de laisser refroidir le lait, & même de ne pas l'exposer à l'air; il se gâteroit en peu de tems. (retour au texte)

 

(15) On peur voir à ce sujet, Suétone dans Othon ch.12. Martial Liv.10. ch.86. Juvenal Satire 6. Pline Hist. Liv.11.ch.41. liv.28ch.12. Ces Auteurs qu'il ne faut pas cependant toujours croire sur leur parole, nous apprennent que Poppée étoit souvent accompagnée de 500 ânesses, dont on tiroit le lait pour faire un bain. Ce qui est plus croyable, c'est qu'ils disent que les Romains efféminés et délicats, se frottoient le visage & la peau, avec du pain trempé dans du lait d'ânesse; soit pour se blanchir le teint, soit pour empêcher la barbe de pousser. Ils se faisoient le soir un masque de ce pain, & ne l'ôtoient que le lendemain : il paroît que les petits Maîtres de Rome, ne valoient pas mieux que ceux de Babylone. (retour au texte)

 

(16) Albert, le grand Albert, assure très-fermement, qu'on ne verroit jamais la fin des semelles des souliers qui seroient faites avec les endroits de la peau de l'âne, endurcis par les fardeaux qu'il porte. Pour moi, j'assure qu'il y a plus d'un Sçavant qui a dit des sottises, sans compter ceux qui en ont fait.
à l'égard de la chair ... Voyez Orose, liv.7.ch.37. & Auluguelle, liv.7ch.15. Les viandes les plus recherchées, étoient les paons de l'Isle de Samos, les faisans de la Phygie, les grues de l'Isle de Milo, les chevreaux d'Ambracie, les jeunes thons de Calcedoine, les lamproies de Tartese ou Tarifa, les ânons de Pessinunte, les huitres de Tarente, &c. (retour au texte)

 

(17) (La note 17 n'existe pas)

 

(18) Cette fête de l'âne se célébroit à Cambrai, à Autun, à Rouen, &c. Le Soudiacre d'Office dans certains lieux accompagné des enfans de chœur, après avoir décoré le dos d'un âne d'une grande chappe, alloient le recevoir à la porte de l'Eglise, en chantant une Antienne dont un des versets est assez drole. Le voici :

Aurum de Arabiâ,

Thus & mirrham de Sabâ,

Tulit in Ecclesiâ

Virtus asinaria.

C'est-à-dire, suivant M. de Sainte Foix, que la vertu asinine a enrichi le Clergé; on pourroit lui dire que sa traduction n'est pas fidele; qu'il y a dans le latin l'Eglise, & non le Clergé : mais il ne faut pas chicaner sur les mots. (retour au texte)

 

(19) Les Juifs ont été soupçonnés d'adorer la tête d'un âne; ainsi qu'il est aisé de s'en convaincre par le témoignage de Joseph, liv. 2, contre Appion, de Petrone, de Tacite, de Plutarque & de Démocrite, cité par Suitas. Tertulien nous apprend qu'on a eu les mêmes soupçons sur les premiers Chrétiens, qu'on confondoient sans doute avec les Juifs.

  Plusieurs Sçavans se sont fort agités pour découvrir l'origine & la cause de ces soupçons. Les uns les ont rejettés sur les Gnostiques, qui disoient que Zacharie avoit été assassiné pour avoir revelé qu'il avoit vu une tête d'âne dans le Saint des Saints; ceux-ci ont prétendu que cela provenoit d'une équivoque, & qu'on avoit pris l'urne dans laquelle on conservoit la manne du désert, pour une tête d'âne. Il y en a enfin qui ont cru qu'effectivement il y avoit des têtes d'ânes dans le Temple. On a produit de part & d'autre des piéces justificatives de son sentiment; & adhuc sub Judice lis est. (retour au texte)

 

(20) Voyez à ce sujet la fable de la Fontaine, qui a pour titre : la génisse, la chevre & la brebis en société, avec le lion; elle confirme ce que j'avance. Celle qui a pour titre, la cour du lion, en est aussi une preuve. (retour au texte)

 

(21) (La note 21 n'existe pas)

 

(22) c'est le sujet d'une fable de la Fontaine; elle a pour titre : le renard, le singe & les animaux. Voici les deux derniers vers :

Il fut demis; & l'on tomba d'accord,

Qu'à peu de gens, convient le Diadême. (retour au texte)

 

 

Fin des Notes.

 

 

  

  

   

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Informations :

 

Afin de respecter le livre ancien, j'ai préféré le diffuser en le réécrivant caractère par caractère et en conservant l'orthographe, la ponctuation et la grammaire d'origine plutôt que de le scanner ou photographier. Je l'ai agrémenté de liens vers l'encyclopédie coopérative Wikipédia et les dictionnaires anciens de l'ARTFL project.

 

·        Page mise en ligne le 7 novembre 2006. Chapitres I et II


·       25 mai 2009. mise à jour des liens

 


 

 

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